Les faits divers, une passion sanglante

Souvent décrits comme les bas fonds du journalisme, les faits divers continuent pourtant d’être un des sujets les plus attendus du public. Nombreux sont celles et ceux qui nourrissent une vraie passion pour les crimes ignobles et les méfaits sordides.

Tourments de la condition humaine et miroir des travers, les faits divers suscitent autant fascination que répulsion. Une chose est sûre, ils ne laissent pas indifférents. Omar m’a tuer, le petit Grégory, Xavier Dupont de Ligonnès, l’affaire Fiona… Les Français sont fascinés par ces histoires hors-normes. L’été dernier, le magazine Society a écoulé entre 300 et 400 000 exemplaires de sa série sur la tuerie de Nantes, démontrant encore une fois l’intérêt de tous sur ce sujet. Internet et les réseaux sociaux ne sont pas en reste de ce phénomène : des groupes de débats rassemblent désormais plusieurs dizaines de milliers de personnes. Ces citoyens passionnés, se sont mis en tête de rassembler tous les éléments possibles afin d’enquêter sur les plus grandes affaires criminelles. Curiosité malsaine ou introspection sur la nature humaine, essayons de comprendre cet appétit pour les événements sanglants. 

Un point de départ

On ne naît pas fan de faits divers, on le devient. “Plus jeune, ma mère m’a initié à la lecture en me prêtant des thrillers. C’est clairement ce qui a commencé cette passion, explique Coraline Norbert, étudiante en communication. C’est des événements réels, mais hors-normes, ce qui les rend fascinants.” Depuis l’enfance, la jeune femme essaye de comprendre la psychologie des tueurs, se demandant comment c’est possible d’en arriver là. 

Le point de départ de beaucoup de passionnés sont les affaires criminelles qui touchent des enfants. Si ces dernières suscitent tant d’émotions, c’est qu’ils résonnent en nous. Chacun de nous a été enfant, et est ou sera probablement parent. Protéger un enfant est quelque chose de profondément inscrit en nous. Or, un enfant assassiné signifie que l’adulte n’a pas réussi à protéger le nourrisson, c’est un échec moral.

C’est comme cela que Camille Bluteau s’est passionnée pour les faits divers. “La première histoire qui m’a marqué est la disparition d’Estelle Mouzin. Je me souviens très bien des affiches avec sa photo et sa description”, souligne-t-elle. Celle qui rentrait à pied de l’école “y pensait tout le temps”, d’autant plus que le coupable était encore inconnu. “L’affaire Estelle Mouzin a réveillé quelque chose en moi”, insiste Camille. Des affaires criminelles plus récentes peuvent aussi être le début d’un intérêt pour les faits divers. C’est le cas de Lola, 21 ans, étudiante en deuxième année d’éducatrice spécialisée : “L’histoire qui m’a vraiment marquée c’est la disparition de la petite Maëlys. Quand j’ai entendu parler de cette affaire, j’ai eu envie d’en savoir plus, de comprendre les dérives des coupables…

Suspens et adrénaline

Nous ne croyons pas à notre propre mort. Parce que nous pensons tous que les faits divers sont des choses qui n’arrivent qu’aux autres, beaucoup les intègrent comme s’ils étaient des objets de fiction. Philosophes, romanciers, scénaristes ou cinéastes y puisent leur inspiration. Shirine, 22 ans, étudiante à Bruxelles, explique qu’elle vit les faits divers comme “une saga en plusieurs épisodes, avec du suspens, l’envie d’en savoir toujours plus.”

Comme chez les adeptes des polars, ou des séries policières, les fans de faits divers peuvent être attirés par ce côté “énigme”. Le fait de “mener l’enquête”, la part de mystère qu’il y a dans ces différentes affaires qui durent dans le temps, plaît et stimule. C’est comme un jeu de piste, un casse-tête qu’il faut résoudre, on se prend au jeu, on se sent impliqué.

Manon Defontis, journaliste pour Puissance Télévision et passionnée d’histoires criminelles, raconte que ce qu’elle aime c’est “l’inattendu, les rebondissements.” “L’affaire Grégory est l’affaire qui m’intéresse le plus. Cette histoire, on dirait un roman, on ne peut pas imaginer que ça existe pour de vrai. Elle est entourée d’un certain mystère, d’une certaine adrénaline. Aussi, le fait, qu’il n’y ait pas de dénouement, ça intrigue, ça intéresse, chacun y va de sa supposition”, précise-t-elle.

Pour certains, c’est l’inverse : les faits divers sont passionnants car ils nous montrent que la réalité est plus forte que la fiction. Que l’inattendu, l’inouï, n’est pas réservé aux autres ou aux monstres : cela pourrait nous arriver aussi, que ce soit en tant que victime ou coupable. Marianne, enseignante en Lorraine, qui écoute au moins quatre podcasts par jour à ce sujet, explique : “C’est le côté interdit qui est fascinant. On voit des personnes commettre des actes ignobles mais réels.” Les faits divers sont comme un piment qui réveille de la torpeur, qui sort de la routine. Difficile d’imaginer que son voisin est un tueur en série ou que sa collègue a braqué une bijouterie. Pourtant, ces actes extraordinaires sont commis, la plupart du temps, par des personnes ordinaires.


Faites entrer la télé !

Crimes & faits divers, Faites entrer l’accusé, 90 minutes enquêtes… Les émissions présentant des affaires criminelles se suivent et se ressemblent. Pourtant, toutes ont un succès auprès des Français. Même Netflix et Youtube ont dernièrement réussi à s’imposer dans le monde des faits-divers. Mais alors pourquoi ça plait autant ?

Inès Verrisimo, étudiante en ressources humaines et sa mère Marylou, assistante maternelle regardent tous les soirs deux épisodes de Crimes & faits divers : c’est devenu une vraie habitude. Et quand ce n’est pas Crimes, c’est Faites entrer l’accusé ou Non élucidé. “On adore ce genre d’émissions, les histoires sont bien reconstituées et on se met plus facilement à la place des victimes qu’en lisant un article. L’impact des images est fort.” “Et puis, certaines émissions permettent de retrouver des témoins et d’apporter des éléments à l’enquête”, insiste Marylou. 

Alors que Crimes & faits divers a battu un nouveau record d’audience le mois dernier avec 263.000 téléspectateurs, beaucoup critiquent ce genre d’émissions pour la mise en scène des tueurs en série. “C’est vrai que c’est scénarisé, mais cela permet de se mettre dans la peau des victimes et de faire comme si on y était, explique Laurie, 22 ans, travaillant dans la fonction publique. Moi j’adore Crimes sur NRJ12 et Snapped : les femmes tueuses sur Chérie 25. Je ne vais pas forcément regarder exprès, mais il est vrai que si je tombe dessus en zappant, je peux y rester des heures.” 

Après je trouve que parfois les émissions en montrent trop, c’est malsain. On connaît toujours les adresses des meurtres, je trouve ça dangereux, nuance-t-elle. Et puis, ça montre les failles des forces de l’ordre. Xavier Dupont de Ligonnès doit rigoler devant sa télévision en voyant que personne n’est capable de le retrouver.”

Youtube, Netflix : les faits divers, le nouveau pari des plateformes en ligne

Justement, c’est le côté sensationnel et malsain que Nina Boccia, étudiante en communication reproche aux émissions de télévision. Mais cela ne l’empêche pas de s’intéresser aux faits divers, à travers la plateforme Youtube.

Les chaînes francophones true crimes comme Victoria Charlton ou Liv, comptabilisent respectivement 532 000 et 683 000 abonnés, laissant paraître une véritable communauté de fanatiques de ces faits sanguinaires.

Je trouve qu’il y a moins le but d’audience. Les Youtubeurs ne font que relater des faits et ne donnent pas d’informations trop personnelles comme les adresses des victimes. C’est pour cela que je préfère Youtube ou Netflix pour suivre une affaire criminelle”, précise la jeune femme.

En effet, la plateforme Netflix a aussi sa place dans le monde des faits divers avec une catégorie “Inspiré de crimes réels” dans son catalogue. En réalisant la série documentaire Grégory en 2019, Netflix s’est mis au défi de captiver les téléspectateurs déjà largement informés par cette affaire débutée il y a près de 37 ans. Mêlant images d’archives, interviews des forces de l’ordre et réalisée sans aucune voix off, la série a réussi son pari. “Je trouve qu’il y a beaucoup de suspens, le témoignage d’anciens policiers de l’affaire est intéressant et la place des journalistes importante“, confie Coraline, passionnée par l’affaire Villemin.

Les journalistes font partie eux-mêmes de la médiatisation des faits divers par leur présence dans les documentaires mais aussi par la publication de leurs enquêtes : “La place et le récit des journalistes est important, pour raconter au mieux une affaire. Ils doivent juste se méfier de ne pas dépasser les limites et j’espère qu’ils sont bien accompagnés psychologiquement”, explique Nina Boccia.


Journaliste fait-diversier, une spécialité pas comme les autres

Être journaliste de faits-divers, c’est souvent un hasard. Parfois, un choix. C’est voir des choses morbides, entrer en contact avec l’entourage d’une victime, trouver des sources de confiance mais aussi parfois craquer psychologiquement. Rencontre avec ceux qui passionnent les Français par leurs articles, leurs reportages et leurs émissions.

Les faits divers, c’est le début même de la presse. Les Français ont toujours été intéressés par les affaires policières”, insiste Lionel Feuerstein, grand reporter pour France Télévision depuis 2006. L’affaire Pierre Bodein, Michel Fourniret ou encore le petit Grégory… Il a traité de nombreux faits divers, toujours par choix : “C’était une réelle vocation. Je travaillais à l’époque à Strasbourg et sans mentir, l’Alsace-Lorraine est une belle terre de faits divers. Il y a une réelle adrénaline à couvrir une affaire, et beaucoup de curiosité.” 

Cette adrénaline, Jean-Marc Ducos, journaliste fait-diversier pour Le Parisien pendant 31 ans, la ressent aussi : “Il faut être drogué à l’actualité pour traiter les faits divers : ça peut surgir n’importe où, à n’importe quel moment.” Si les faits divers passionnent autant, c’est aussi pour ça : “Il existe un effet miroir. Sachant que ça peut arriver à n’importe qui, tout le monde peut s’identifer aux victimes ”, explique Jean-Marc Ducos. Lionel Feuerstein, précise même “que tout le monde peut s’identifier aux coupables”, dans le sens où “chacun se pose la question : “Est-ce que je serais capable de faire ça ? Qu’est-ce qui peut pousser une personne à faire une telle chose ?

Pour Frédéric Clausse, journaliste au Républicain Lorrain, il y a aussi “un attrait de l’humain pour le morbide. L’humain a tellement de ressources qu’il peut inventer plein de choses pour se rapprocher du lieu d’un crime.”

L’ère numérique n’échappe évidemment pas à la presse et donc aux faits divers. Internet et les réseaux permettent un plus grand flux d’informations et de fait, ils incitent implicitement à la rapidité. “C’est la course aux scoops, avoue Lionel Feuerstein. Tout va très vite sur ce genre d’affaires, alors on veut être les premiers sur l’info, quitte à ne pas toujours vérifier. Le vice principal du journalisme, c’est la précipitation !” Et même en cas de correction, on retiendra toujours la première version : souvenez-vous de la fausse arrestation de Dupont de Ligonnès en Écosse…

Mais ce genre d’erreurs reste rare. C’est ce que rappelle Dimitri Rahmelow, journaliste chez RTL ayant couvert l’affaire Daval. “En une semaine, j’ai dû faire 60 à 70 sujets sur cette affaire, donc l’erreur est possible. Mais je pense réellement que les journalistes sont plus consciencieux qu’avant car l’erreur ne pardonne plus.” Lors de l’enquête sur le meurtre du petit Grégory, certains journalistes se sont fait passer pour des gendarmes, ont caché des micros ou ont même fabriqué des fausses preuves afin de donner un scoop au grand public. “Des choses comme ça, je suis persuadé que ça ne se refera pas”, souligne Dimitri Rahmelow.

Une spécialisation difficile

Un fait-diversier, c’est un équilibriste. Il faut savoir mettre ses émotions de côté pour affronter l’horreur, tout en approchant les proches des victimes de manière douce et appropriée. “Il faut trouver le juste milieu entre manque de tact et sur-empathie. On respecte la famille, on ne lui ment pas, on est à son écoute et surtout, on lui explique clairement les choses pour pas qu’elle n’ait pas de surprise en lisant la presse”, raconte Paul Aubriat, journaliste pour l’AFP. Avec les forces de l’ordre, c’est sensiblement la même chose. “Une relation de confiance s’installe vite si le policier ou le gendarme voit que tu n’es pas là pour le piéger. À force de discuter, de se rencontrer sur différentes affaires, on se reconnaît entre nous et les choses deviennent plus simples”, insiste-t-il.

Se rendre sur une scène de crime, faire face à la mort ou lire un rapport d’autopsie, ce n’est pas facile, même pour le plus expérimenté des journalistes. Encore moins quand tu dois en même temps recueillir les propos de l’entourage de la victime et te renseigner auprès des forces de l’ordre. “On dédramatise avec les collègues pour prendre du recul, raconte Lionel Feuerstein. On est là pour faire notre travail donc il faut savoir mettre de la distance avec ce qu’on voit.” Paul Aubriat, confirme cela : “On se rend compte que le mécanisme de protection se fait naturellement. Ce n’est jamais banal de voir des corps mais c’est primordial de rester à sa place de journaliste.”

Mais certaines affaires peuvent être très choquantes pour les journalistes. Face à des meurtres d’enfants ou des attentats terroristes, certains ont de la peine à trouver le sommeil ou à décrocher de leur journée de travail. “Il ne faut pas avoir peur d’aller voir un psychologue, souligne Jean-Marc Ducos. Je pense que c’est une nécessité absolue que les rédactions accompagnent leurs fait-diversiers. Le stress post-traumatique existe, nous ne sommes pas préparés à l’horreur comme des militaires par exemple.” Pour Marie Peyraube, coréalisatrice du documentaire Daval, la série, pour BFMTV, “une aide psychologique pour les faits-diversiers n’est pas forcément nécessaire”. Elle explique qu’il existe déjà “une vraie solidarité entre journalistes de faits divers” et que les rédactions sont généralement à l’écoute si besoin.

Pour réaliser ce documentaire, Marie Peyraube a elle-même fait appel à des journalistes, comme Dimitri Rahmelow. Proposition qu’il a tout de suite accepté : “Le format me plaisait : différents angles allaient être traités, les téléspectateurs allaient revivre du début à la fin l’affaire et tout ça… sans voix off ! Ca m’intriguait alors j’ai accepté.” Mais ce n’est pas la seule émission à laquelle il a participé concernant l’affaire Daval qu’il a couvert 8 jours d’affilée 24h/24 : “Je suis un peu devenu le journaliste Daval malgré moi.” Ça commence aujourd’hui sur France 2, Enquêtes criminelles sur W9 ou encore BFMTV : de nombreux médias ont fait appel à lui. “Ça flatte l’égo, il est vrai, ça veut dire que j’ai fait du bon travail. Et puis ça permet de faire de la publicité à RTL donc mon directeur d’information veut bien que j’y participe.” 


Vu la passion, l’engouement et l’audience pour les faits-divers, ce genre journalistique décrit comme les bas fonds du journalisme, n’est pas prêt de s’arrêter. Affaire à suivre…

Suzanne Jusko & Margaux Plisson