MUSTANG

Une projection spéciale du film Mustang a été organisée récemment dans les locaux du cinéma Utopia, à Luxembourg. Le 1er long métrage de la réalisatrice turque, Deniz Gamze Ergüven a été présenté dans le cadre du LUX Prize 2015, remis chaque année par le Parlement Européen pour les films qui vont droit au coeur du débat public européen. Après le visionnage, le co-producteur Frank Henschke, qui était présent pour l’occasion, a livré quelques unes des clés de ce film poignant, plein de vie et d’espoir.

Lale et ses soeurs

C’est le début de l’été. Au nord de la Turquie, Lale -qui raconte l’histoire à travers ses yeux de jeune fille- et ses quatre soeurs, fêtent le dernier jour d’école dans les rires et les jeux avec des jeunes garçons. Ce moment de jeu, de bonheur lumineux et de liberté va leur coûter cher. Des barreaux se hissent alors autour d’elles petit à petit, et leur maison se transforme progressivement en prison. Les sœurs sont recluses sous une férule masculine. Les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les très jeunes filles quittent l’une après l’autre leur foyer au gré des mariages arrangés. Les cinq soeurs, animées par un même désir de liberté luttent chacune à leur manière, tels des mustangs, ces chevaux sauvages, pour contourner les limites imposées par leur famille…

Une fausse réalité

“C’est un film très spécial” avait annoncé Frank Henschke. Effectivement, une fois les lumières rallumées, il faut un petit moment au public pour se détacher des personnages, filmés de manière intime et tendre dans des situations d’une grande violence. L’audience est prévenue: le film doit être compris comme une situation extrême et exceptionnelle, et ne doit surtout pas être vu comme le reflet de la société turque. “Un point de vue occidental? Peut être […] Mais il s’agit surtout d’un conte de fée moderne[…] et d’une histoire humaine”, explique M. Henschke. Un film “qui explore des thèmes forts” tels que l’inégalité des sexes à travers les différents aspects d’une société patriarcale. Un conte de fée peut-être, mais qui s’enracine néanmoins dans le discours conservateur et religieux du président turc Recep Erdogan. Un discours qui avait fait polémique il y a bientôt un an, où il affirmait que les femmes ne pouvaient pas être traitées de la même manière que les hommes, “parce que c’est contre la nature humaine”. C’est une réalité que Deniz Gamze Ergüven a essayé de représenter à travers ce film, tout en intégrant des éléments qui montrent au spectateur que la situation est fictive: l’intention est clairement d’éviter des amalgames avec la culture de la Turquie, terre de contrastes et de contradictions. Rappelons qu’elle est un des premiers pays à avoir accordé le droit de vote aux femmes dans les années 1930 sous Atatürk, et que cette tension entre modernité et conservatisme est bien reflétée dans Mustang.

L’accueil en Turquie

Le film est raconté à travers une perspective féminine, c’est un “language féminin du cinéma” explique F. Henschke. Et c’est chose plutôt rare et peut-être risquée face à la censure imposée en Turquie. “C’est une révolution que la commission de censure ait accepté de diffuser le film en Turquie […] ce n’est pas le genre de film des conservateurs.” L’avant-première du film a eu lieu il y a deux semaines et demie, mais la réalisatrice attend encore la réaction des spectateurs. “L’avant-première s’est déroulée dans des conditions spéciales” insiste le co-producteur, puisque la première diffusion du film a été programmée quelques jours après les attentats d’Ankara. “Nous savons que ce n’est pas le genre de film à diffuser en ce moment […] Les gens ont peur d’aller au cinéma, ils se disent que tout peut arriver à n’importe quel moment”. Souvenons-nous que le pays était sous tension il y encore peu à l’approche des élections gagnées par le parti de M. Erdogan. “Heureusement tout cela est passé maintenant” et l’audience commence à grimper en Turquie. La réalisatrice et les producteurs attendent avec impatience un retour sur l’impact que le film a pu provoquer dans le pays.