Laissé-pour-compte des négociations sur l’Acal, Jean-Paul Bachy, le président du conseil régional de Champagne-Ardenne, a enfin de quoi se satisfaire. Le pôle agriculture de la future grande région sera installé à Châlons-en-Champagne.

C’est la seule direction dont hérite la région Champagne-Ardenne sur neuf possibles, et c’est le gouvernement, conseillé par les préfets, qui a décidé de cette répartition. La DRAF (Direction régionale de l’agriculture et de la forêt) fusionnée va rejoindre la Marne en 2016. Est-ce un lot de consolation ou une décision justifiée ? [toggle title=”Qu’est-ce que la DRAF ?”]La Direction régionale de l’agriculture et de la forêt (DRAF) est l’organisme représentant le Ministère de l’Agriculture en région. Elle existe depuis 1982 et a pour objectif de mettre en oeuvre la politique nationale en la matière. A partir de 2016, la DRAF de l’ACAL pilotera donc la politique agricole de la future grande région. Elle sera installée à Châlons-en-Champagne.[/toggle]

_Oui, c’est justifié…_

Dans le domaine agricole, la Champagne-Ardenne surpasse largement la Lorraine et l’Alsace. Elle représente, seule, plus de la moitié des exploitations, des travailleurs et de la surface agricoles de l’Acal.

Et les agriculteurs n’y sont pas seulement plus nombreux, ils ont également en moyenne des revenus beaucoup plus importants (voir le graphique ci-dessous). Alors qu’en Lorraine et en Alsace, la richesse se concentre dans les zones périurbaines, en Champagne-Ardenne, le niveau de vie est aussi fortement lié à la présence d’activités liées au champagne.

_…mais il faut nuancer ce constat_

L’agriculture ne représente malgré tout que 8% de la valeur ajoutée champardennaise. Et la Marne et l’Aube, deux départements boostés par l’économie du champagne, font clairement figure d’exception (voir ci-dessous). Il convient donc d’en relativiser l’importance. Pour preuve, la majorité de la région (60% de la population, 70% des communes) est placée en « objectif 2 ». L’Objectif 2, c’est le pan d’un programme de l’Union Européenne qui vise à soutenir la reconversion économique des zones en difficulté.


Les grands écarts de revenus des exploitations agricoles au sein de la Champagne-Ardenne, par département

Légende. [highlight color=”eg. yellow, black”] Jaune [/highlight]: revenu des exploitations agricoles > à 30.000 euros. Orange : revenu des exploitations agricoles compris entre 30.000 et 70.000 euros. Rouge : revenu des exploitations agricoles supérieurs à 70.000 euros.

Selon Anthony Tchekemian, ancien doctorant à l’université de Lorraine et spécialiste du développement des territoires ruraux, la plupart des acteurs politiques et économiques des départements défavorisés ne voient pas en leur production agricole, seule, le moyen de se développer. La majorité souhaitent créer des « zones intermédiaires », à mi-chemin entre zones rurales et zones urbaines. Mais les subventions sont mal réparties et ont trop tendance à se focaliser sur l’agriculture conventionnelle pour pouvoir s’en libérer.

« Le programme de développement rural (financé par un fond européen, ndlr) est mal appliqué. Les espaces forestiers, par exemple, couvrent 40% du territoire, mais ils ne sont pas valorisés car les aides se désintéressent globalement de la sylviculture. Elles orientent de fait les agriculteurs vers des projets peu innovants (il y a une grande tendance vers les céréales notamment), et ces derniers restent très dépendants de la PAC (Politique Agricole Commune). Les exploitations continuent de s’agrandir en s’absorbant et ne diversifient pas leurs activités. La conséquence est qu’il y a peu de reconversion vers l’agriculture biologique ou vers d’autres signes officiels de qualité. »

En Alsace et en Lorraine, les effets pervers de la PAC sont un peu moindres. Soit parce que l’agriculture n’y est pas portée par un AOC prestigieux, soit parce qu’elle manque de surface agricole (en Alsace particulièrement), les exploitations se sont plus naturellement tournées vers la polyculture, l’agriculture biologique et la vente en circuit court.

De ce point de vue, la nomination de la Champagne-Ardenne est-elle finalement si logique ? En tout cas, elle nous mène vers un étrange paradoxe : le gouvernement a confié les clés de la politique agricole de l’Acal à une région qui n’a pas réussi à mener la sienne.

 

Victor Schmitt & Nolwenn Mousset