Au lendemain du 6 décembre 2015, le réveil des Français est dur. Le Front national (FN) est en tête au premier tour des élections régionales. L’Europe scrute attentivement le pays des droits de l’Homme. Et s’inquiète. Une semaine après, la France et ses voisins européens peuvent souffler. Le parti d’extrême-droite n’obtient aucune région. Mais peu importe. La presse européenne est en alerte. Surtout en Allemagne où l’ascension fulgurante de Marine Le Pen dans l’hexagone fait peur. Si certains titres allemands critiquent ouvertement les élites françaises, d’autres font part d’une forme de responsabilité de leurs propres élites. Carences de réformes en France, politique d’austérité d’Angela Merkel… la montée du FN en France agite l’Allemagne.

« Il faut stopper le FN » estime Andreas Jung, député CDU (Union chrétienne-démocrate), sur les ondes de SWR. Il s’agit d’ « un coup de semonce pour les électeurs français avant la vraie catastrophe qui se trame depuis des années » affirme quant à lui un éditorial de « Die Zeit ». Pour le quotidien allemand, derrière cette « vraie catastrophe » se cache, ni plus ni moins, la victoire de Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2017. Oui, l’avancée majeure du Front national (FN) aux élections régionales – plus de 6,80 millions de votes FN, soit un record historique – ne laisse pas de marbre l’Allemagne. D’ailleurs, dans un entretien à Libération, Stefan Collignon, l’économiste et ancien directeur adjoint pour l’Europe au ministère allemand des Finances, explique que « l’Allemagne a très peur de la montée du Front national en France ». Mais pourquoi donc ?

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Un lourd passé historique

« L’Allemagne porte, pour toute sa vie, quelque chose qui relate de la mauvaise conscience historique » explique Arnaud Mercier, politologue et professeur à l’Institut français de presse (IFP) à Paris. « Du fait qu’elle a vécu la montée du nazisme, on sait très bien qu’il y a une hypersensibilité, au sens fort du terme, de la société allemande à tout ce qui relève d’une ressemblance quelconque avec la période nazie : discours racistes, xénophobes, antisémites… » continue-t-il. Pas étonnant que l’Allemagne porte alors un regard inquiet sur la tournure des élections régionales françaises. Mais pour Arnaud Mercier, une autre raison peut l’expliquer. « Il y a aussi une hypersensibilité importante à la montée de l’extrême droite en France car il s’agit de son premier partenaire économique » complète le spécialiste de la communication politique. Un partenaire certes économique, mais un partenaire également politique.

Face aux discours eurosceptiques, de fermeture des frontières tenus par le parti de Marine Le Pen, « l’Allemagne est particulièrement vigilante à ce que la France ne tombe pas dans les mains du FN car cela remettrait en cause les fondamentaux de la question européenne » souligne Arnaud MercierDe plus, « la France est perçue à Berlin comme une pièce maîtresse dans la stratégie de sortie de crise [notamment de l’euro et des réfugiés, Ndlr] » commente Claire Demesmay, chercheuse à l’Institut allemand de politique étrangère (DGAP). Alors que cela pourrait même « impliquer une remise en cause de l’amitié franco-allemande » note Arnaud Mercier, il est évident que l’Allemagne a toutes les raisons du monde de s’alarmer face à la montée du Front national chez son voisin.

Et « Die Welt » ne s’y trompe pas. « L’Europe peut souffler, mais guère plus. Si la France ne change pas, si le mythe de Marine Le Pen n’est pas détruit, alors l’Europe est perdue ». Mais comme « Die Welt », la plupart des journaux outre-Rhin ne font pas seulement que s’inquiéter. Ils se posent également la question des causes de la montée du Front national dans l’hexagone. « La France donne depuis longtemps dans l’hystérie et l’émotion, au lieu d’analyser le succès du FN et de trouver des réponses » commente « Der Spiegel ».

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La faute aux élites françaises

Au lendemain du premier tour des élections régionales, où le FN est en tête dans six des 13 régions, la presse germanique a été unanime. La faute incombe aux gouvernements français de ces dernières années. Pour « Frankfurter Allgemeine Zeitung », quotidien de droite, « cela est dû avant tout à l’échec des partis établis à réformer le pays, à combattre le chômage, à créer des chances d’ascension sociale et de mettre fin au déclin de l’industrie française« . Même refrain pour le journal de centre-gauche « Süddeutsche Zeitung » qui souligne que « les camps traditionnels se freinent mutuellement, les structures de décision complexes et l’influence de beaucoup de groupe d’intérêts, y compris régionaux, donnent un sentiment de paralysie ». Quant au journal économique « Handelsblatt », la majorité des Français sont déçus de leur classe politique qui préfère s’occuper de leurs privilèges plutôt que de travailler au rétablissement économique du pays.

ARD, la chaîne de télévision publique, va même jusqu’à qualifier de « bide » les politiques économiques et d’intégrations menées par la France, ainsi que le manque de compromis des grands partis permettant des réformes, comme cela est possible en Allemagne. « Oui, il y a bien une difficulté de réforme sociale dans la société française »affirme Arnaud Mercier, parlant de « société bloqué » en France. Le politologue estime que « l’Allemagne peut se permettre de nous donner la leçon sur les réformes structurelles ». Pour affirmer cela, il rappelle que le voisin Allemand, depuis Gerhard Schröder, « a entrepris de véritable transformations du marché du travail et de l’emploi – notion d’employabilité – permettant ainsi à tout à un tas de gens qui étaient frange de l’exclusion de retrouver le chemin de l’emploi. En France, on voit qu’on en est pas là ».

Et si la faute n’était pas que française ? Si « Süddeutsche Zeitung » parle évidemment de l’incapacité des élites françaises à réformer le pays, le journal allemand met également en cause « la domination de la nation (Allemagne, Ndlr) au cœur de l’Europe [qui] conduit à des réflexes de rejets dans le voisinage : c’était le cas en Grèce, c’est le cas au Danemark et ce sera le cas en France ». La montée du Front national n’inquiète pas seulement les journalistes allemands puisque cela est également devenu un sujet qui s’incruste même au sein des congrès politiques du SPD (Parti des sociaux-démocrates).

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L’extrême politique d’austérité de Merkel

Pour Sigmar Gabriel, le vice-chancelier, la politique d’austérité menée par Angela Merkel est en partie responsable de la montée des extrêmes. « La politique monétaire extrêmement rigoureuse menée repose sur un modèle économique, industriel qui est difficilement compatible avec un certain nombre d’économies, explique le politologue Arnaud Mercier, et il est vrai que cela peut apparaître comme une austérité punitive avec toute la marginalisation sociale que cela produit. C’est donc un des facteurs déclencheur du vote FN en France ». Si Sigmar Gabriel affirme avoir depuis « toujours mis en garde Angela Merkel contre le fait d’imposer cette voie de l’austérité à la France », il reproche désormais à la chancelière de ne pas avoir fait pression sur Nicolas Sarkozy, son « ami », lui qui préfère voir la victoire de la « droite radicale plutôt que de lui faire barrage ensemble avec les socialistes ».

« Süddeutsche Zeitung », le quotidien de Munich, va même un peu plus loin. Car au lieu de n’avoir le regard tourné uniquement vers l’extrême droite française, l’Allemagne doit aussi tenir compte de la progression dans les sondages – moins de 10% – de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), le parti europhobe et anti-immigrés. Il y aussi le mouvement islamophobe Pediga, ou encore, le NPD (Parti national-démocrate) considéré comme parti néonazi et qui a obtenu 1,3% lors des élections de 2013. D’ailleurs, la cour constitutionnelle allemande a annoncé qu’elle allait lancer, en mars 2016, une procédure d’interdiction du NPD qui présente de nombreuses proximités intellectuelles avec le NSDAP – la formation politique d’Adolf Hitler – notamment dans son rapport aux étrangers et dans son antisémitisme. Mais Arnaud Mercier tend à calmer le jeu, car pour lui « il ne faut pas oublier que cela ne touche pas toute l’Allemagne ». En effet, ces mouvements populistes d’extrême-droite prospèrent en Allemagne de l’est. Il s’agit d’ « une région qui connaît de plus fortes difficultés économiques et qui n’a pas vécu de la même manière la « dénazification » qu’en Allemagne de l’ouest. » explique-t-il. « La « chape morale » qui pèse sur les Allemands issus de l’Allemagne de l’est que ce soit dans leurs éducations, cultures, histoires… est moins importante » tente de justifier Arnaud Mercier.

Bref. « Les populistes de droite sont en marche » comme l’affirmait « The Economist » le 12 décembre dernier. Derrière ces « populistes de droite », des gens qui veulent fermer des frontières. Viktor Orban en Hongrie, Marine Le Pen en France et Donald Trump aux Etats-Unis. Et comme l’explique si bien le magazine économique américain, « nous ne nous attendons pas à convaincre les leaders populistes. Mais les électeurs son raisonnables ». Ainsi la solution est toute tracée pour venir à bout des populistes : « les urnes ».

 

 

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