En ce début d’année 2026, les chiffres du baromètre COP1/IFOP révèlent l’ampleur d’une précarité
étudiante tenace : plus d’un étudiant sur trois saute encore des repas. Face à ce constat des
associations se mobilisent. Nous avons interrogé Jean Daudré-Vignier, vice-président étudiant du
Crous Lorraine et président de Fédélor : la première Organisation représentative étudiante (ORE) de
Lorraine. Engagé sur tous les fronts, de l’aide alimentaire au plaidoyer parlementaire, il décrypte les
urgences et les réponses collectives qui se structurent face à une précarité banalisée.

Si les indicateurs nationaux montrent une légère amélioration, ils ne doivent pas masquer une
fracture persistante : 34 % des étudiants déclarent encore sauter des repas, et 16 % ont désormais
recours à l’aide alimentaire. En Lorraine, cette précarité prend des formes multiples. Pour porter ces
enjeux et construire des réponses, Fédélor rassemble les associations étudiantes et les élus de la
région. Représentant directement plus de 4 500 adhérents et œuvrant pour les 90 000 étudiants
lorrains, cette organisation défend leurs droits et pèse sur les politiques publiques. Jean Daudré-
Vignier, étudiant en Master d’archéologie à Nancy, vice-président étudiant du Crous Lorraine et
acteur engagé au sein de Fédélor, nous éclaire sur les défis qui persistent et les leviers d’action
possibles pour lutter contre la précarité étudiante.

– Comment se traduit la précarité étudiante en Lorraine aujourd’hui ?

Elle peut prendre de nombreuses formes : la plus connue est la difficulté à pouvoir parfois
s’alimenter sans recourir aux associations d’aide. Mais d’autres formes existent, parfois liées à leur
contexte territorial. Ainsi, à Longwy ou Thionville par exemple, le logement est un vrai poids pour les
étudiants, avec des loyers anormalement élevés en raison de la proximité du Luxembourg. Depuis 20
ans, de nouvelles précarités sont apparues, comme la précarité numérique avec un matériel trop
cher à se procurer.

– Quels sont les besoins les plus urgents des étudiants ?

Dans l’état actuel des choses, les étudiants ont besoin de matériels pour leur domicile, de domicile
quand ils n’en ont pas, de pouvoir manger et laver leurs vêtements, ce qui est parfois très laborieux,
mais toutes les solutions sont palliatives et ne répondent pas au vrai problème de fonds : les
étudiants ont un besoin d’augmentation de leur pouvoir d’achat, et une réforme de leurs aides
sociales (APL, bourse, etc.) car c’est le système en profondeur, daté et archaïque, qu’il faut changer.

– L’aide alimentaire est-elle un recours incontournable pour une partie des étudiants ?

Pour nombre d’entre eux, il s’agit maintenant d’une étape indispensable pour finir le mois. Nos
épiceries sociales et solidaires, au nombre de quatre, accueille chaque semaine des centaines
d’étudiants, pour certains réguliers. Tous les étudiants n’ont pas besoin de l’aide alimentaire, mais
pour d’autres, s’en passer reviendrait à ne pas pouvoir survivre.

– Est-ce que les dispositifs existants sont aujourd’hui à la hauteur de la situation ?

Pour une majorité des étudiants, les aides disponibles au Crous (ASAA-ASAP) et à l’Université de
Lorraine pour les étudiants UL (CASE) sont suffisantes, mais l’information sur ces aides est bien
souvent lacunaire et difficile à trouver. Mais pour une minorité des étudiants ces aides ne suffisent
clairement pas, et les difficultés qu’ils rencontrent ne peuvent se résorber aussi facilement. Les
distributions alimentaires et l’accès à l’alimentation sont une chose, mais comme j’ai pu le signifier
sur les formes de précarité, la lutte pour l’accès au logement ou au matériel d’études en est une
autre.

– Quel rôle jouez-vous, en tant que représentants des étudiants ? Avez-vous des projets ou des
initiatives pour lutter contre la précarité étudiante ?

En tant que représentants des étudiants, nous mettons un point d’honneur à siéger à toutes les
commissions sur ces sujets, à maîtriser au mieux les dossiers sur la précarité, à faire évoluer la loi, à
alerter à travers des rapports. Par exemple, sur la dernière année, nous avons vu plus de 50
parlementaires pour faire adopter le repas à 1€ pour tout étudiant et toute étudiante. Nous
rencontrons régulièrement les équipes politiques des métropoles de Metz et Nancy pour parler
logement étudiant, trouver des solutions d’urgence : nous avons pu loger sur la dernière année des
étudiants en urgence sur la ville de Vandoeuvre-lès-Nancy grâce à la réactivité de la Métropole du
Grand Nancy, ou informer au mieux sur les droits. Aussi, nous avons un service appelé Défense des
Droits, qui permet d’accompagner n’importe quel étudiant du territoire lorrain dans ses difficultés,
quelles qu’elles soient.

– Avez-vous constaté une augmentation des demandes d’aide ces derniers mois ou ces dernières
années ?

Concernant nos épiceries sociales et solidaires, les Agorae, gérées par des bénévoles et qui
permettent d’acheter à 10% du prix du marché les denrées alimentaires, nous avons vu une
explosion des demandes d’accès, et nous avons un nombre significatif d’augmentation depuis 4 ans.
Quant à la Défense des Droits, nous constatons également une augmentation de cas
particulièrement délicats et difficiles.

– La précarité étudiante est-elle banalisée ?

Oui en effet. Le projet Agorae qui devait être palliatif et temporaire se retrouve à fêter ses 15 ans cette année. Une augmentation de la précarité est largement visible, mais aussi l’impression parfois « que les étudiants en font trop », alors que de vraies difficultés s’installent dans leur quotidien, difficultés qui étaient clairement moins nombreuses par le passé.

Le Solidaribus au secours des étudiants messins

Chaque mercredi le Solidaribus du Secours Populaire s’arrête sur le campus du Saulcy pour distribuer
des produits essentiels aux étudiants en situation de précarité. Une action solidaire mené par
Christian Forfert et son équipe, bénévoles généreux qui consacrent du temps à ceux qui en ont besoin.

Christian Forfert (à gauche) et son équipe de bénévoles au Saulcy

Un dispositif mobile au plus près des étudiants

Customisé par des élèves des Arts et Métiers en 2019, le Solidaribus sillonne les campus messins
pour aller à la rencontre des étudiants qui ne peuvent pas toujours subvenir à leurs besoins les plus
essentiels. Ces distributions sont exclusivement réservées aux étudiants : pour en bénéficier, il suffit
de présenter sa carte étudiante afin de s’inscrire et de recevoir immédiatement une carte de
bénéficiaire.

Deux fourgons pour répondre aux besoins essentiels

Ce mercredi 28 janvier, à l’entrée du campus, deux fourgons sont mobilisés. Le premier est dédié à la
distribution alimentaire. Les étudiants peuvent y récupérer des produits de première nécessité
comme du lait, des yaourts ou encore des légumes en conserve. Le second fourgon est consacré aux
produits d’hygiène : déodorants, dentifrices, brosses à dents, rasoirs ou serviettes hygiéniques. Un
soutien indispensable pour permettre aux étudiants concernés de réaliser des économies et de ne
manquer de rien pour leur hygiène quotidienne.

Une logistique bien organisée

Une grande partie des produits distribués provient de dons alimentaires issus de grandes surfaces,
d’entreprises agroalimentaires, de commerçants et de particuliers, notamment via des collectes. Les
grandes surfaces sont tenues par une obligation légale de conventionnement pour céder leurs
invendus aux associations, ce qui alimente régulièrement les stocks.


En parallèle, le Secours populaire achète des produits frais et d’autres denrées indispensables auprès
de fournisseurs locaux privilégiés, afin de garantir la qualité des produits tout en soutenant
l’agriculture locale. Ces achats sont financés par des subventions publiques et des fonds propres. La
sélection des fournisseurs se fait avec attention pour obtenir des tarifs négociés acceptables. La
logistique est centralisée autour d’un point de dépôt unique situé au 12 rue aux Ossons, à Metz.


Pour organiser les dons et les achats, les fédérations du Secours populaire s’appuient sur des bons de
pré-commandes, établis à partir des besoins recensés. Cette méthode permet d’adapter précisément
les volumes et d’assurer un approvisionnement régulier et équilibré. Les produits d’hygiène, quant à
eux, proviennent majoritairement de collectes bénévoles organisées aux abords des grandes
surfaces, grâce à la générosité des clients.


Afin d’éviter que seuls les premiers arrivés puissent bénéficier de l’aide, les bénévoles veillent à une
distribution équitable. L’objectif est d’aider le plus grand nombre possible et d’assurer une bonne
répartition entre les permanences du Saulcy et du Technopôle, organisées le même après-midi.

Un lien social au cœur de l’action

Les bénévoles qui accompagnent Christian Forfert, responsable du dispositif, sont majoritairement
retraités. Leur disponibilité leur permet de s’impliquer régulièrement dans les actions du Secours
populaire. « On a besoin des jeunes qui s’impliquent dans la vie associative, mais c’est bien normal
que ce soit nous les retraités qui soyons les plus investis, parce qu’on a plus de temps libre et moins
de contraintes au quotidien », confie l’un d’eux.

De l’aide reçue à l’engagement solidaire

L’approche du Secours populaire repose sur la création de lien social et l’accompagnement solidaire.
Ceux qui reçoivent de l’aide sont encouragés à leur tour à s’engager pour soutenir d’autres étudiants.
Selon les permanents, nombreux sont ceux qui deviennent bénévoles en guise de reconnaissance. Un
cercle vertueux d’entraide qui se renforce au fil des actions.

N’hésitez pas à lire l’article d’Océane Denanyoh sur la précarité menstruelle des étudiantes

Baptiste Andrieu