À la croisée de la passion et d’un marché en pleine mutation, le vinyle oscille aujourd’hui entre objet d’écoute et pièce de collection. Médéric Kéblé, le patron du magasin messin, La Face Cachée, revient sur la frontière fragile entre disque ordinaire et trésor de collectionneur.

Dans sa boutique La Face Cachée, implantée au cœur de Metz, Médéric Kéblé nous ouvre les portes de son univers. Depuis vingt ans, il observe l’évolution des pratiques autour d’un objet indémodable : le vinyle. Au rythme d’un son des Pink Floyd qui tourne sur la platine du magasin, le disquaire partage ses conseils pour commencer une collection. Au fil de l’entretien entre les piles de disques, Médéric décrypte la transformation de la collection et du marché du vinyle et livre ses outils pour reconnaître un vinyle collector.

Le vinyle est-il toujours un objet à la mode ?

Le vinyle était un objet de mode il y a dix ans. Aujourd’hui, des jeunes sont encore séduits par l’objet mais ils s’intéressent principalement aux cent albums les plus connus de l’Histoire de la musique. Le public curieux qui existait il y a dix ans a en grande partie disparu.

Après m’être promenée dans votre boutique, j’ai remarqué que vous aviez différentes catégories de vinyles, et notamment des disques collectors. Comment les avez-vous obtenu ?

Le magasin achète assez régulièrement des vinyles à des particuliers qui sont spécialistes, qu’il s’agisse de petites ou grandes collections, comprenant des disques rares ou plus communs. En ce moment, nous n’avons qu’un demi-bac de collectors, mais certains jours, les « rarities » peuvent remplir jusqu’à quatre bacs.

Comment vous choisissez les prix auxquels ils se vendent ?

Nous pouvons savoir à quels prix en moyenne les disques se vendent, sur le site Discogs. Nous consultons les ventes passées sur la plateforme selon l’état du disque. Pour les vendre rapidement, nous plaçons souvent le prix légèrement en dessous de la moyenne. C’est tout simplement une estimation en fonction de l’offre et de la demande.

Comment Discogs fonctionne concrètement?

Discogs a été créé il y a plus de vingt ans pour recenser tous les vinyles existants. Au départ, c’était un regroupement d’informations, mais les utilisateurs ont commencé à s’envoyer des messages entre eux pour se racheter les disques. Un véritable marché en ligne est né. Que ce soit des professionnels ou des amateurs, tout le monde peut acheter ou vendre des disques sur ce site américain. Pour ces échanges, Discogs prend tout de même une commission de 10%.

Nous pouvons donc avoir une estimation de la valeur d’un disque sur Discogs ?

La plateforme donne une moyenne des ventes passées, mais ce n’est qu’indicatif. La valeur d’un disque évolue avec le temps. Un vinyle qui était rare il y a vingt ans, peut ne plus rien valoir du tout aujourd’hui.

Si la valeur des disques évolue avec le temps, comment déterminer la limite entre un vinyle ordinaire et un vinyle devenu collector ?

Cette limite n’est pas une frontière nette. Les vinyles qui deviennent rares sont ceux qui ont été peu produits à l’époque, qui n’ont pas été vendus, ou dont certains exemplaires ont été perdus au fil du temps. Certains collectionneurs recherchent des pressages originaux en bon état, mais trouver un disque vieux de 60 ans en parfait état reste compliqué. Le pressage d’un disque c’est la production d’un ensemble de vinyles issus du même procédé de fabrication.Ces exemplaires prennent donc de la valeur et certains acheteurs sont prêts à investir davantage pour les acquérir.

Pour quelqu’un qui souhaite débuter une collection de vinyles en cherchant des pièces rares, quels seraient vos premiers conseils pour commencer ?

Il est conseillé de commencer par les disquaires locaux parce qu’une nouvelle collection de vinyles commence souvent avec rien. Puis, quand le disquaire du coin a épuisé toutes ses ressources il faut se tourner vers les foires aux disques, les plateformes comme eBay et la correspondance. Beaucoup de mes clients adoptent cette méthode car ils sont devenus trop pointus pour nous.

Quelle est la moyenne de prix de ces vinyles collectors ?

Les tarifs s’envolent très vite, notamment chez des marchands de pointes. Ce sont des vendeurs spécialisés qui se concentrent sur les vinyles rares. Le prix des disques de collection peut s’étendre de 1000€ à plus de 15 000€. La plus haute fourchette de prix concerne évidemment les clients très fortunés. C’est comme les collectionneurs d’art.

En tant que disquaire local, quel est votre rôle aux côtés de ces collectionneurs pointus ?

Dans notre magasin, nous essayons d’en avoir pour tous publics. Il y a des vinyles que la boutique ne vendra jamais localement car nous savons qu’ils ne touchent pas notre clientèle régulière. C’est réservé pour quelques consommateurs pointus. Les clients ne vont pas toujours comprendre pourquoi ce disque en particulier est cher, pourquoi il a de la valeur. Je trouve que les disques neufs sont déjà très chers ces derniers temps, je ne veux pas proposer des objets à des prix trop déconnectés pour la clientèle locale.

Vous n’avez aucun pouvoir sur le prix des disques neufs ?

Pour les vinyles qui viennent de sortir, ce sont les maisons de production musicales, appelées labels, qui décident des prix. En France, ce sont Sony, Universal et Warner qui font les règles du jeu ces dernières années. Il y a dix ans, ils ont augmenté, sans raisons particulières, le prix des disques d’environ 40%. Forcément, lorsqu’un vinyle passe de 20€ à 35€, avec l’inflation du moment, ce n’est plus la priorité des gens.

Un disque neuf peut-il devenir collector lors de sa sortie ?

Oui, un vinyle neuf peut devenir collector, notamment lorsqu’il s’agit de tirages limités pour un événement spécial ou de pressages indépendants. Par exemple, il y a vingt ans, certains disques messins n’ont jamais été repressés. Vendus en petites quantités, ils sont devenus rares avec le temps. À l’échelle nationale, le vinyle de Mylène Farmer a été produits à seulement 1000 exemplaires, distribués aléatoirement dans différents disquaires en France. La Face Cachée en a reçu 12 exemplaires, vendu au prix de sortie de 15 euros. Nous savions qu’ils allaient devenir collector en quelques semaines. Il y avait tellement de demandes que nous avons dû faire un tirage au sort. La boutique aurait pu augmenter les prix mais notre objectif n’est pas de spéculer sur les vinyles qui sortent mais simplement de les vendre.

Ces ventes ont seulement lieu dans votre magasin, ou vous participez à des conventions de disques ?

Notre équipe organise les foires aux disques de la région Est depuis plus de 15 ans. On s’occupe de celle qui se déroule sur la place Saint-Louis de Metz, celle dans la Grande Halle de Nancy et celle sur le site de Schluechthaus à Luxembourg. L’équipe invite et accueille les marchands, elle fait leur promotion et celle de l’événement. L’événement fonctionne bien car beaucoup de marchands sont au rendez-vous. À Nancy, il y avait 45 collègues venant de France, de Belgique et d’Allemagne. La réunion de beaucoup de matériels très différents au même endroit attire du monde.

Les vinyles se trouvent souvent dans les foires, les conventions, chez les disquaires mais c’est également un objet de famille. Si je fouille dans le grenier de mes parents ou de mes grands-parents, comment repérer un vinyle de collection ?

Comme premier réflexe, je dirais d’aller sur Discogs. Reconnaître des vinyles collectors à l’œil nu c’est compliqué. Dans un premier temps, il faudrait regarder les noms les plus populaires, puis s’intéresser aux numéros de série et à la nationalité du pressage. Une presse anglaise vaut plus cher qu’une française. D’autres vinyles sont collectors parce qu’ils ont des particularités. Si vous trouvez un rareté dans votre grenier, soit vous les vendez à un disquaire, soit vous le faite vous-même. Mais le vendre soi-même c’est une longue procédure. Il faut nettoyer les disques, les emballer, répondre aux questions des gens et les envoyer.

Que voulez-vous dire lorsque vous parlez de particularités ?

Il existe, par exemple, des vinyles qui n’étaient pas destinés à la vente car ils étaient envoyés aux radios pour promouvoir la musique avant leur sortie officielle. Ils sont rares parce qu’ils étaient tiré seulement à quelques milliers ou centaines d’exemplaires. D’autres se distinguent par des pochettes ou détails uniques, recherchés par les collectionneurs. C’est tous ces détails que j’appelle particularités.

En vingt ans de métier, qu’est-ce qui a le plus changé dans la manière de collectionner ?

Aujourd’hui, les jeunes achètent plutôt les disques qu’ils veulent écouter. Ils ne vont pas acheter tous les lives et les pressages qui existent sur un artiste. Avant, les collectionneurs étaient souvent spécialisés dans un seul artiste. Dans le temps, j’avais un client qui était spécialiste de Springsteen, un autre qui ne collectionnait que Zappa, et encore un autre qui n’achetait que Dalida. Aujourd’hui c’est devenu rare, les gens achètent du hip hop, du punk, un peu de tous les styles. Ce n’est plus le même genre de collection.