Arrivée dans le saut en hauteur presque par hasard à l’adolescence, Lucille Xae a construit sa progression pas à pas, saut après saut. Entre études, carrière professionnelle et entraînement de haut niveau, l’athlète licenciée à l’Athlétisme Metz Métropole poursuit aujourd’hui son ascension.

Il y a toujours, dans un concours de saut en hauteur, un moment de silence. La barre de saut est posée, le stade retient son souffle. Lucille Xae, elle, ferme les yeux une seconde. « Allez, tu peux le faire. Tu l’as déjà fait. » Ce n’est pas une formule magique. C’est un rappel. Une preuve intime qu’elle s’adresse à elle-même. Quelques jours plus tôt, le 28 février, cette phrase l’a accompagnée jusqu’au podium des Championnats de France Élite. Elle vient d’y décrocher une médaille de bronze. Troisième nationale, au milieu des meilleures sauteuses en hauteur françaises. Une performance qui marque un cap, une confirmation, aussi.

Son histoire n’a pourtant rien d’un destin écrit à l’avance. À 16 ans, Lucille Xae ne rêve pas de podiums élite. « À la base, j’accompagnais juste une copine. » À ce moment-là, elle est gymnaste. La gymnastique structure ses semaines, façonne son corps, occupe son esprit. L’athlétisme n’est qu’un décor. Puis il y a cette barre de saut, au bout du stade. Une sauteuse en hauteur s’entraîne. La Thannoise d’origine observe. « Le premier jour, j’ai tout de suite essayé le saut en hauteur. » Elle s’élance sans trop réfléchir. Le geste lui semble familier. « Physiquement, j’ai vraiment le profil type d’une sauteuse. » La gymnastique lui a appris l’explosivité, la coordination, la maîtrise du corps dans l’espace. « Les similitudes sont assez proches… et ça m’a tout de suite plu. » Le coup de cœur est immédiat, mais discret. Pendant deux ans, l’athlétisme reste un loisir. « J’y allais une à deux fois par semaine, selon mon envie et la météo, donc très franchement l’hiver on me voyait un peu moins » énonce-t-elle amusée. Pas d’obsession, et pourtant, le niveau s’élève. « J’ai eu des résultats plutôt satisfaisants par rapport à mon niveau d’investissement. »

L’envers du décor

En 2019, bac ES en poche, elle part à Strasbourg en DUT GEA. Cette fois, elle tranche : « J’ai arrêté la gym pour me consacrer au saut en hauteur. » L’engagement devient plus clair. Mais le Covid ferme les stades. « C’étaient des années sportivement compliquées. » L’élan est brisé. Le véritable tournant arrive en 2021, à Nancy. Licence AES, orientation Ressources Humaines. Et une rencontre déterminante : Nicolas Morot. « C’est lui qui a cru en moi le premier. » Sous sa direction, tout change. « Je me suis inscrite dans une démarche de haut niveau, avec un investissement bien différent. » Les résultats décollent. Le projet prend forme. L’Alsacienne refuse pourtant de sacrifier ses études. Étudiante sportive de haut niveau, elle ne demande pas d’aménagement direct d’emploi du temps. Elle parle d’équilibre. « C’était du donnant-donnant. Je prévenais toujours à l’avance et je m’investissais des deux côtés. » Elle a besoin de cette exigence parallèle. « J’avais besoin de ce cadre strict et millimétré pour réussir. » Elle obtient son master avec 15 de moyenne.

La suite est plus rude. Un CDI comme chargée de mission RH dans un cabinet d’avocats.  Huit entraînements par semaine. « C’était l’enfer. Je courais tout le temps. J’étais épuisée. » Alors elle ajuste. « Je suis passée à 75 %, donc trois jours et demi de travail par semaine. » Et quand son coach part à Metz, elle déménage. « J’ai décidé de m’entraîner à 100 % ici. »

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Apprivoiser le doute

Son record personnel, 1m84, elle l’a franchi il y a trois ans. Elle vient de l’égaler récemment dans un meeting au Luxembourg. Entre-temps, une blessure au genou, puis le doute. « Je suis revenue avec beaucoup d’incertitudes et de barrières mentales. » À l’entraînement, tout va bien. En compétition, plus rien. « Je n’arrivais plus à sauter. » Alors elle travaille le mental. « J’utilise des points d’ancrage et un discours interne positif. » Elle se répète : « Tu l’as déjà fait. » La médaille de bronze aux championnats de France Élite donne une autre résonance à ce travail invisible. Elle n’est plus seulement la championne de France Espoir 2023, ce titre qu’elle avait eu du mal à savourer. « J’ai gagné, mais je n’avais pas fait les minima français pour les championnats d’Europe. J’ai eu du mal à apprécier mon titre à cause de cette frustration. » Juste la satisfaction d’avoir tenu sa place parmi les meilleures. « L’idée, c’est d’aller chercher des podiums nationaux », disait-elle avant la compétition. Elle y est. Et elle regarde déjà plus haut. Ses objectifs restent clairs : multiplier les grands meetings, s’installer durablement dans l’élite, continuer à progresser. « On s’est donné jusqu’à 2027 ou 2028 pour voir où ce projet nous mène. » Une échéance lucide, construite.

S’engager pleinement

Au quotidien, rien n’est laissé au hasard. « Tout est calculé : la récupération, le sommeil, la charge de travail. » Elle ne boit plus d’alcool. « Ça ne me manque pas du tout. » Elle sourit en parlant de nourriture : « J’adore manger, vraiment tout. » Elle sait que c’est son axe de progression. « En période de compétition, je fais très attention. C’est frustrant. » À ceux qui hésitent à se lancer, elle répond toujours avec la même énergie : « Let’s go ! » Elle insiste : « Il n’y a rien d’incompatible. Il faut s’y investir à 100 %. » Et si ça échoue ? « Au pire, on se plante. Mais il n’y aura pas de regrets. » Sur le sautoir des Championnats de France Élite, lorsqu’elle a validé cette troisième place, il n’y avait pas de hasard. Il y avait les années de doutes, les déménagements, les journées trop longues, les séances répétées. Il y avait cette petite phrase murmurée avant chaque essai. Puis l’élan, l’impulsion, et ce moment suspendu où, en hauteur, Lucille Xae a confirmé qu’elle faisait désormais partie des meilleures nationales.