Avec l’arrivée des premiers vaccins en France au début de l’année 2021, les autorités sanitaires espéraient ralentir de manière significative l’épidémie. Dans le Grand-Est, région durement touchée  lors de la première vague, la campagne de vaccination évolue de manière disparate. Au milieu de ce paysage, le Haut-Rhin dénote. Analyse.

Début mars 2020, le Covid-19 encore appelé coronavirus commence à se propager de manière inquiétante en France. A Mulhouse, le nombre de cas se multiplie à grande vitesse. Le virus se serait propagé lors d’un rassemblement évangélique ayant eu lieu à la fin du mois de février. On ne le sait pas encore, mais Mulhouse deviendra l’un des plus grands foyers d’infection en France lors de la première vague. 

Une première vague qui a fortement impactée la région entière. Depuis, le Grand Est reste l’une des régions françaises les plus touchées par le Covid-19. Les contrastes de situations sanitaires entre les régions  ont fortement interrogé les scientifiques. Ces différences peuvent s’expliquer « par des comportements différents, un meilleur respect des gestes barrières. La météo peut aussi être plus ou moins favorable.» selon Christian Rabaud, infectiologue au Centre Hospitalier Régional Universitaire (CHRU) de Nancy, qui précise qu’aujourd’hui il n’existe toujours pas « d’explication claire et définitive. » 

Les deuxièmes et troisièmes vagues sont différentes de la première. Tout d’abord difficiles à distinguer d’après les données hospitalières car elles ont duré longtemps et de manière continue. Mais elles ont aussi été moins intenses que la première vague qui est restée plus présente dans les mémoires des habitants du Grand Est, comme l’explique Michel Vernay, épidémiologiste et responsable de Santé Publique France pour la région Grand Est: « On a eu plus d’hospitalisation, plus de personnes en soins critiques et plus de décès sur la deuxième et troisième vague. Dans l’inconscient collectif, les gens sont surtout marqués par la première vague, pour la deuxième il y a probablement un phénomène d’acceptation sociale qui fait que ce qui nous apparaissait inacceptable en première vague l’est un peu devenu. » 

Les jeunes continuent de se faire vacciner

Afin de lutter contre ces vagues épidémiques, la vaccination est apparue au début de l’année comme une solution pour sortir de la crise sanitaire. Dans le Grand Est, on observe une évolution de la vaccination similaire à celle constatée dans le reste de la France. 

L’évolution de la vaccination dans la région par tranches d’âges du 3 juillet 2021 au 2 octobre 2021. 

On observe une vaccination massive des personnes les plus âgées au début de l’année et l’ouverture de la vaccination pour chaque tranche d’âge au fil des mois. Concernant les tranches d’âges plus jeunes, ayant eu accès à la vaccination plus tard dans l’année, on remarque que la vaccination augmente de manière assez rapide et régulière du mois de juillet au mois d’octobre. Pour les mineurs deux catégories se distinguent. Les adolescents âgés de 10 à 17 ans ont eux eu accès au vaccin à la fin du mois de juin. On voit que leur schéma vaccinal est complet à partir de la fin du mois de juillet, un mois après la première dose. Tandis que la majorité des enfants âgés de 0 à 9 ans n’a pas accès à la vaccination, la courbe reste donc proche de 0 durant toute la période. 

Un rajeunissement des patients en soins critiques

L’efficacité de la campagne de vaccination agit sur les indicateurs hospitaliers à partir du mois d’avril dans le Grand Est. Ce changement s’observe par une modification de l’âge moyen des patients hospitalisés et en soins critiques.

Taux de personnes hospitalisées en soins critiques avec le diagnostic Covid-19 selon leur tranche d’âge du 2 janvier au 2 octobre 2021. 

Par exemple, on remarque que les personnes ayant entre 80 et 89 ans constituent la tranche d’âge la plus hospitalisée en janvier. Ils représentaient près de 34 % des hospitalisations. En octobre ce taux a considérablement diminué, jusqu’à 23%. De manière plus générale, la proportion de personnes de plus de 60 ans hospitalisées et en soins critiques diminue considérablement. 

Ce phénomène de rajeunissement de la population hospitalisée est expliqué par l’épidémiologiste Michel Vernay : « Le premier objectif de la vaccination est de prévenir les formes graves. A partir du moment où vous avez des taux de couverture vaccinale relativement importants dans cette classe d’âge-là, vous avez une diminution du nombre de personnes qui vont contracter des formes graves. » Mais la vaccination n’est pas le seul facteur à prendre en compte, les différents variants (Alpha et Delta) provoquent plus de formes graves que la souche historique. Cela impacte donc les indicateurs hospitaliers. 

Malgré un «  rajeunissement » dans les hôpitaux entre janvier et octobre, les personnes les plus touchées restent tout de même les plus âgées (les 60 ans et plus). Il est intéressant de noter que le pourcentage de mineurs hospitalisés reste stable au fil des mois. De manière générale, ils ne sont pas touchés par le virus depuis le début de la pandémie. 

L’effet de la vaccination sur les décès à l’hôpital liés au Covid-19

En ce qui concerne la mortalité liée au Covid-19 à l’hôpital, un « effet vaccination » est perceptible. Le nombre de décès quotidiens liés au Covid-19 recensés pour la région Grand Est entre le 1er janvier 2021 et le 02 octobre 2021 en témoigne. On remarque un grand nombre de décès (aux alentours de 40 par jour) entre janvier et mi février, puis un second plateau un peu moins haut entre fin février et le début du mois de mai, avec en moyenne un peu moins de trente décès quotidiens. 

Ensuite, dès la mi-mai, le nombre de décès quotidiens baisse drastiquement, pour arriver à l’été avec une longue période sous la barre des 10 décès quotidiens. Une amélioration confirmée par Christian Rabaud, infectiologue au CHRU de Nancy : « La 4e vague a eu des répercussions très modérées chez nous. Les services de réanimation n’ont pas été saturés. »

Lorsque que la mortalité liée au covid-19 baisse drastiquement au mois de juin pour passer sous la barre des dix morts par jour, cela correspond à l’accélération de la campagne vaccinale dans la région. Au 06 juin, 50% de la population avait reçu au moins une dose de vaccin. La courbe de mortalité confirme donc l’effet positif de la vaccination dans le Grand Est. 

Un succès de la campagne vaccinale disparate selon les départements

La moitié des habitants de la région Grand Est ont reçu deux doses de vaccin contre le Covid-19, à la date du 24 juillet 2021. A l’échelle nationale, on atteint les 50% de personnes ayant un schéma vaccinal complet, le 27 juillet 2021. Ce pourcentage symbolique permet de porter un regard comparatif entre les différents départements, afin de mettre en exergue les « bons élèves » et les retardataires. 

Parmi les départements du Grand Est, le 24 juillet 2021, le Haut-Rhin pointe à la dernière place avec seulement 46,8% de sa population complètement vaccinée. Quelques semaines plus tard, le 2 octobre 2021, ce retard par rapport à ses voisins n’est pas rattrapé. Le Haut-Rhin dénombre 67,9% de sa population entièrement vaccinée, alors qu’à cette date, la moyenne du Grand Est s’élève à 72,3%.

A l’inverse, les Vosges et les Ardennes présentent des statistiques supérieures à la moyenne régionale, aux deux dates choisies. 

Les chiffres de la vaccination dans le Haut-Rhin restent les plus bas de la région sur l’ensemble de la période. Le phénomène ne semble pas être le fait d’un retard au démarrage.

« Reprise épidémique dans les départements ruraux »

Au regard des statistiques, la Meuse et les Vosges sont des territoires majoritairement ruraux. Contrairement à la Meurthe-et-Moselle, la Moselle, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, qui sont des départements très urbanisés. 53, 4% des habitants de la région Grand Est vivent dans 3 départements, le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle. 

Cependant, on ne note pas forcément une corrélation entre une population fortement urbaine et un taux de vaccination plus faible que la moyenne. Certes, le Haut-Rhin est un département qui possède une grande part « d’urbains » ainsi qu’un taux de vaccination plus bas que les autres départements du Grand Est. Néanmoins, la Meuse, département plutôt « rural », accuse également un retard sur la vaccination par rapport à ses voisins. Pour l'épidémiologiste Michel Vernay, lors du deuxième confinement (en décembre 2020) la « reprise épidémique s'est faite en priorité dans les départements ruraux et pas dans les départements urbains ». Et d’ajouter : « en zone rurale on peut être confronté à des populations qui se disent éloignées des grands foyers épidémiologiques et qui pensent qu’elles ne risquent rien »

Une autre façon d’expliquer l’hétérogénéité des chiffres de la vaccination dans le Grand Est pourrait être liée aux influences germaniques, en particulier pour l’Alsace et la Moselle. Pour Michel Vernay : « On sait de manière générale que dans le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle, on a une hésitation vaccinale qui est plus fréquente. C’est quelque chose que l’on a mis en évidence de manière récurrente, en particulier sur les vaccinations obligatoires chez les jeunes enfants. On est sur des territoires où il y a probablement des influences, en particulier germaniques. Ce n’est pas nécessairement de l’opposition à la vaccination mais on a une hésitation vaccinale qui est beaucoup plus répandue ». 

Le Haut-Rhin, plus mauvais élève du Grand Est

Le Haut-Rhin est le département avec la plus basse couverture vaccinale dans le Grand Est. En comparaison, les Vosges est le département le plus vacciné de la région.

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Carte de la couverture vaccinale complète des Établissements public de coopération intercommunale (EPCI) des Vosges et du Haut Rhin

Au 3 octobre, 77,8% de la population totale des Vosges est vaccinée, contre 67,9 % pour le Haut Rhin. « Sur le Haut-Rhin, quelle que soit la tranche d’âge, vous avez systématiquement des chiffres qui sont moins bons parce qu’il y a probablement une hésitation vaccinale qui est plus forte », estime Michel Vernay. Cette situation est « assez paradoxale » selon l’épidémiologiste puisque le Haut-Rhin a été très touché lors de la première vague de l’épidémie et cela aurait dû inciter la population à se faire vacciner. 

Le Haut-Rhin dénote par rapport aux autres départements de la région. Au 19 septembre, on constate une couverture vaccinale complète de la population totale de 66,4%. Dans le même temps, la couverture vaccinale atteignait 70,8% à l'échelle de la région. « C'est un phénomène curieux » relève Romy Sauvayre, sociologue des sciences et des croyances. Elle poursuit : « les études montraient pourtant un taux d’adhésion  plus fort à l'obligation vaccinale en milieu urbain ».

Cet écart entre le Haut-Rhin et les autres départements du Grand Est existe depuis le début de la campagne de vaccination. Le 25 juillet, près de 2 mois après l'ouverture de la vaccination à tous les adultes, seul 46,9 % de la population du Haut-Rhin était vaccinée, alors que ce chiffre dépassait pour la première fois les 50% dans le Grand Est.

L’impact positif de la vaccination sur le nombre d’hospitalisations dans le Haut-Rhin

La date du 2 janvier 2021 correspond à l’ouverture de la vaccination aux soignants de plus de 50 ans, en plus des résidents d’EHPAD.

Avec l’évolution de la couverture vaccinale, on observe une très nette diminution du nombre de personnes hospitalisées avec un diagnostic Covid-19 dans le Haut-Rhin dès le mois de juin. Cette progressive décrue du nombre de personnes hospitalisées coïncide avec l’essor de la vaccination. 

En revanche, entre août et septembre le nombre de personnes hospitalisées augmente à nouveau. Cette hausse soudaine à la rentrée de septembre s’explique, selon Michel Vernay, par l’apparition du variant Delta, plus contagieux, ainsi que par le début de la quatrième vague. « Le variant Delta ne modifie pas l’efficacité vaccinale en termes de prévention d’une forme grave, par contre il diminue la protection à l’égard du risque d’être infecté », affirme l’épidémiologiste.  

Une « réticence paradoxale »

Plus d'un an après le rassemblement évangélique qui avait fait accélérer l’épidémie dans le département, ses habitants semblent réticents à l'idée de se faire vacciner. « En théorie, une population confrontée aussi directement à l'épidémie devrait avoir conscience de sa dangerosité et donc être favorable à la vaccination. » avance la sociologue Romy Sauvayre. Pour autant, comme elle l'explique, il existe une multitude d'hypothèses pour justifier la défiance des Haut-Rhinois envers la campagne de vaccination. « Le rejet du vaccin pourrait aussi être dû à certaines particularités culturelles liées au territoire », ajoute-t-elle. Si l’on n’observe pas de lien entre urbains, ruraux et vaccination. Pour l’épidémiologiste Michel Vernay, il faut s’intéresser à « la dimension socio-économique, puisque l’on sait que les populations défavorisées se vaccinent moins. »

Pour la sociologue Romy Sauvayre, « un public traumatisé par une vague épidémique aussi dramatique pourrait aussi être plus sensible à la désinformation en ligne et donc plus réticent à se faire vacciner si on l'a convaincu de la dangerosité du vaccin ».

Notre méthodologie : 
Comme point de départ de notre étude, nous avons choisi d’étudier la situation sanitaire dans le Grand Est à partir du seuil de 50% de vaccination. Ce taux renvoie à la part de la population totale ayant un schéma vaccinal complet. Cette barre symbolique a été franchie dans la région le 24 juillet 2021. Elle sert de repère tout au long de l’étude et est un moyen de comparaison entre deux situations temporelles. 
Pour certaines études nous sommes remontés jusqu’au mois de janvier 2021, date du début de la vaccination en France pour les personnes âgées et les soignants. Nous nous sommes arrêtés au 2 octobre, date à partir de laquelle nous n’avons plus accès à des données officielles. 
Après avoir transformé nos données en graphiques et visualisations, nous avons fait valider nos observations par des spécialistes du sujet : des médecins, épidémiologistes, sociologues et politiques de la région.

Yann Besson, Benjamin Cornuez, Chloé Gaillard, Emma Georges, Yann Mougeot et Antoine Poncet