Usine sidérurgique de Hayange-Florange actuellement ArcelorMittal

En Moselle, le Rassemblement national enchaîne les scores élevés aux élections nationales depuis
plusieurs années. Pourtant, le parti d’extrême droite ne dirige pour l’instant qu’une seule mairie dans
le département, à Hayange. À l’approche des municipales, il tente à présent de transformer cette
dynamique électorale en véritable implantation locale, dans un territoire marqué par la
désindustrialisation et les fractures sociales.

Le paradoxe mosellan

Le RN s’impose depuis plusieurs années comme une force politique majeure lors des scrutins
nationaux. À l’élection présidentielle de 2017 puis à celle de 2022, Marine Le Pen arrive en tête au
premier tour dans le département, et frôle même la victoire au second tour en 2022 face à Emmanuel
Macron. La dynamique se confirme lors des législatives de 2024 où le RN se qualifie dans toutes les
circonscriptions et fait élire dès le premier tour deux députés, Kévin Pfeffer et Alexandre Loubet.
Pourtant, ces succès électoraux restent encore peu visibles à l’échelle municipale. En Moselle, une
seule commune est aujourd’hui dirigée par un maire du Rassemblement national : Fabien Engelmann
à Hayange, élu une première fois en 2014 puis réélu en 2020. Un contraste frappant entre un vote
national solide et une implantation locale encore limitée : c’est ce paradoxe mosellan que le parti
fondé par Jean-Marie Le Pen tente désormais de dépasser.

Hayange, laboratoire du RN en Moselle

Dans ce paysage politique, cette commune d’environ 16 000 habitants située dans la vallée
sidérurgique de la Fensch fait figure d’exception. C’est ici que l’ancien militant syndical, passé par la
gauche radicale avant de rejoindre le Front national, a créé la surprise en 2014 en battant le maire
socialiste sortant. Six ans plus tard, il est réélu largement (avec 63% d’abstention), consolidant
l’ancrage du parti dans la commune.

L’histoire d’Hayange s’inscrit aussi dans celle d’un territoire marqué par la désindustrialisation.
Dominée autrefois par la sidérurgie, la vallée de la Fensch a vu ses hauts-fourneaux s’éteindre
progressivement, notamment autour du site d’ArcelorMittal, dont les installations rouillées dominent
encore le paysage. Ce passé industriel pèse toujours sur l’économie locale et sur une population
confrontée aux difficultés sociales. Dans ce contexte fragilisé, le discours du Rassemblement national
trouve un écho auprès d’une partie de l’électorat.

Depuis son arrivée à la mairie, Fabien Engelmann met en avant une politique de proximité, des
travaux de voirie et des animations locales, tout en insistant très souvent sur les questions de sécurité.
Ses opposants dénoncent au contraire un bilan limité et des polémiques récurrentes, comme sa
tentative d’expulsion du Secours populaire, finalement rejetée par la justice.

Malgré ces critiques, la longévité de la municipalité RN à Hayange constitue aujourd’hui un symbole
pour le parti. Dans un département où il réalise régulièrement de gros scores aux élections nationales,
cette expérience locale sert désormais de point d’appui. Fort de cet ancrage, le Rassemblement
national tente aujourd’hui d’étendre son implantation à d’autres communes de Moselle lors des
prochaines municipales.

NB : Sollicité à plusieurs reprises pour s’exprimer sur son bilan et la stratégie du parti en Moselle, le
maire d’Hayange, Fabien Engelmann, n’a pas répondu à nos demandes d’entretien.

Municipales : le RN veut transformer l’essai

Fort de cette expérience locale, le Rassemblement national semble désormais vouloir franchir une
nouvelle étape en Moselle : transformer ses bons résultats électoraux en conquêtes municipales,
notamment dans des villes de plus de 10 000 habitants.

À Amnéville, le parti mise sur une figure déjà connue des électeurs, Grégoire Laloux. Candidat à
plusieurs reprises aux élections législatives, il tente cette fois de convertir sa notoriété politique en
victoire municipale dans cette ville d’un peu plus de 10 000 habitants.

À Stiring-Wendel, la stratégie est différente et relève d’un véritable jeu d’équilibriste. Le député RN
Kévin Pfeffer figure en seconde position sur la liste menée par son attachée parlementaire, Josiane
Marison. En mettant en avant un « binôme », un concept qui n’existe officiellement que pour les
départementales, le parlementaire esquive habilement la loi sur le non-cumul des mandats. S’il ne
pourra légalement occuper de poste d’adjoint en cas de victoire, il assume vouloir « peser sur la
gestion quotidienne
» de la commune, recréant de fait une figure de député-maire qui ne dit pas son
nom. La campagne y est suivie de près par la direction du parti : le député RN Jean-Philippe Tanguy
s’est notamment déplacé pour soutenir la candidate lors d’un meeting, signe de l’importance
stratégique accordée à cette commune.

Mais c’est peut-être à Saint-Avold que l’enjeu politique apparaît le plus fort. Le député RN Alexandre
Loubet y vise la mairie avec le soutien affiché de Marine Le Pen, venue sur place à ses côtés fin
janvier. Sa visite a toutefois suscité une mobilisation d’opposants : syndicats, étudiants et militants se
sont rassemblés devant la mairie pour dénoncer la progression de l’extrême droite et rappeler
l’histoire ouvrière et migratoire de la ville.

Dans cette commune du bassin houiller, la campagne révèle aussi une tentative de recomposition à
gauche. Une liste intitulée « Saint-Avold ouvrière et solidaire », menée par Christian Porta, a réuni
plusieurs centaines de personnes lors d’un meeting, illustrant la volonté d’une partie de la gauche
locale de s’organiser face à la poussée du RN. Cette effervescence sur le terrain soulève une question
de fond : qu’est-ce qui nourrit réellement cette progression ? Pour Belkhir Belhaddad, député de la
1ère circonscription de la Moselle depuis 2017, la réponse ne se trouve pas dans les programmes du
RN, mais dans les failles de l’action publique.

Comprendre la progression du RN : l’analyse de Belkhir Belhaddad

Belkhir Belhaddad au perchoir de l’Assemblée nationale

Pour Belkhir Belhaddad, député de la 1ère circonscription du département depuis 2017, cette montée
en puissance ne peut se comprendre uniquement à travers les campagnes électorales. Selon lui, le
succès du RN s’explique avant tout par les fragilités territoriales et les « faiblesses » des politiques
publiques, qui alimenteraient un sentiment d’abandon dans une partie de la population.

Le parlementaire dresse un constat sans appel : la carte du vote RN en Moselle se superpose presque
parfaitement à celle des fractures territoriales. « Quand vous collez la carte des déserts médicaux, des
territoires désindustrialisés, des gens qui ont des problématiques de mobilité […] au vote du
Rassemblement national, en fait ça matche
», explique-t-il. Pour lui, le parti de Marine Le Pen ne
propose aucune solution concrète à la fermeture d’usines comme Novasko à Hagondange (450
salariés) ou à la désertification médicale en Moselle-Est ; il se contente de « surfer sur le malheur des
gens
».

Cette progression s’appuie sur un sentiment d’abandon profond. Belkhir Belhaddad note d’ailleurs une
évolution tactique : pour la première fois, le RN s’invite là où on ne l’attendait pas, comme à
Hagondange, en tentant de monter des listes municipales sur des terres historiquement ouvrières et
syndicales.

Derrière le « masque » : la stratégie de normalisation en question

Cette implantation locale est facilitée par ce que le député appelle un « avancement masqué ». Le RN
d’aujourd’hui, porté par l’image « lisse » de Jordan Bardella, cherche à faire oublier ses racines
lepénistes. Pourtant, pour Belkhir Belhaddad, le logiciel reste inchangé. Il en a fait l’expérience directe
en 2023 lors d’une altercation avec le député RN Laurent Jacobelli, qui s’est soldée par une
condamnation judiciaire pour diffamation non publique et outrage.

Pour le député mosellan, cet épisode révèle le « vrai visage » du parti derrière le costume-cravate. Il
dénonce une tentative d’essentialisation et de déstabilisation : « Ils essayent de répondre aux préjugés
des gens me concernant… quand on les prend à leur propre jeu, ils sont déstabilisés et n’ont d’autre
échappatoire que d’en venir à la violence ». Cette « normalisation » serait donc une façade fragile qui
vole en éclats dès que le débat porte sur le fond ou que l’on rappelle l’histoire du parti. Il s’inquiète
d’ailleurs de voir cette « dédiabolisation
» infuser jusque dans la haute administration, alors que le
socle du projet reste, selon ses mots, « raciste et discriminatoire ».

Quel rempart face à la vague d’extrême droite ?

Dès lors, comment enrayer cette dynamique à l’approche des municipales ? La réponse ne peut pas
être uniquement morale. Pour Belkhir Belhaddad, la solution réside dans l’action concrète et la
réoccupation du terrain républicain. « Ce sont les réponses [sur la réindustrialisation ou la santé] qui
permettront de faire reculer le Rassemblement national
», affirme-t-il, citant en exemple le futur pôle
médical de Maizières-lès-Metz.

Cependant, le député pointe aussi une responsabilité politique majeure : l’émiettement des forces
républicaines. À Metz comme ailleurs, la division de la gauche fait le jeu du RN. « C’est mathématique : à partir du moment où vous n’arrivez pas à réunir les conditions de l’unité, c’est la défaite assurée », prévient-il, déplorant que le RN profite de ces « faiblesses idéologiques ».

Pour contrer la stratégie du RN, il appelle les forces progressistes à ne plus déserter les sujets de
sécurité ou d’immigration, mais à y apporter des réponses crédibles et républicaines, sans tomber dans
le mimétisme avec l’extrême droite. En Moselle, l’enjeu des prochaines municipales sera donc double :
apporter des preuves concrètes d’efficacité publique dans les territoires meurtris, tout en réussissant
l’union face à un parti qui, bien que « creux sur le fond » selon Belhaddad, n’a jamais été aussi proche
de transformer son ancrage national en pouvoir local durable.