Alors que de plus en plus de livres sont interdits aux États-Unis et qu’une librairie parisienne a récemment été perquisitionnée pour un livre de coloriage sur l’histoire de la Palestine, la question de la censure ressurgit. Comment une librairie jeunesse choisit-elle ses ouvrages dans ce contexte ? Nathalie Mysliwiec, libraire à Metz, tente de répondre à la question.

Au cœur de Metz, derrière la vitrine colorée de la librairie Le Préau, Nathalie Mysliwiec accueille enfants et parents depuis près de 8 ans. Spécialisée en littérature jeunesse, elle sélectionne chaque ouvrage avec une attention particulière. Mais à l’heure où certains livres sont retirés, son rôle dépasse la simple vente. Ouvrages en main, la libraire partage les peurs, les réflexions et les joies qui entourent sa discipline. À la lumière de cet entretien les paroles de Nathalie viennent éclairer les enjeux cruciaux du métier du livre jeunesse, cœur de l’éducation des jeunes générations.

Vendez-vous le livre de coloriage From the River to the Sea, à l’origine de la perquisition menée chez Violette and Co en janvier 2026 ?

Nous ne disposons pas de ce livre en particulier, parce qu’il ne nous a pas été proposé. Ce n’est pas surprenant, l’enseigne Violette and Co n’est pas une librairie jeunesse. Elle se définit davantage comme un lieu engagé que comme une structure spécialisée en littérature jeunesse.

Vous considérez-vous comme une librairie engagée ?

Oui, j’estime que nous avons une forme d’engagement, qui est différente de celle de Violette and Co, justement car nous sommes une librairie jeunesse. Nous mettons en avant des livres sur des sujets sensibles mais importants pour les jeunes. La librairie possède un espace avec des ouvrages sur le consentement, l’inceste, l’homoparentalité ou encore sur la sexualité, des sujets perçus comme tabous.

Certains livres que vous proposez ont-ils déjà été interdits ?

Oui, je pense à la collection L’Ardeur qui publie beaucoup de livres évoquant la sexualité adolescente. Gérald Darmanin a interdit un de leurs ouvrages, intitulé Bien trop petit et écrit par Manu Causse. Je pense à un autre exemple de livre suspendu il y a quelques années, qui s’appelait Tous à poil. Celui-ci, nous l’avons défendu et il est resté dans nos rayons, avec une étiquette indiquant une limite d’âge.

Quelle est votre opinion sur les interdictions de livres imposées par le gouvernement ?

Les situations que nous avons connues dans notre librairie sont très différentes de la suspension du livre sur la Palestine chez Violette and Co. Pour autant, certaines interdictions, notamment celles liées à la sexualité, relèvent, à mes yeux, d’une forme d’hypocrisie. Nos adolescents accèdent aujourd’hui à de nombreuses plateformes montrant du sexe violent, et irrespectueux envers les femmes. Ils lisent également de la dark romance, des histoires d’amour qui romantisent la violence et la domination. Mais de l’autre côté, le gouvernement s’offusque d’une scène de sexe dans un livre entre deux adolescents. Notre objectif reste de continuer à défendre ces ouvrages. Pour cela, la librairie organise régulièrement des événements sur la sexualité, sur la parité et sur le féminisme.

Considérez-vous la dark romance comme un danger?

Oui, c’est dangereux. Selon moi, il s’agit surtout d’une question d’âge. Les adultes peuvent lire ce qu’ils veulent, mais un adolescent en construction ne devrait pas être exposé à des situations où le viol, la violence et la domination, qu’elle soit sexuelle ou psychologique, sont présentés comme normaux, J’ai échangé avec des jeunes filles qui avaient lu le livre phénomène de la dark romance, Captive et certaines m’ont confié avoir regretté cette lecture.

Comment expliquer que la dark romance soit tolérée alors qu’en parallèle, des livres sur la sexualité adolescente sont retirés ?

Je pense qu’il est plus facile de s’attaquer aux petites maisons d’éditions, que de s’en prendre à de grands monuments du domaine comme Hachette. Lorsque des scènes sont écrites de manière réaliste et crue, elles se font attaquer mais lorsqu’elles sont un peu enrobées, sous prétexte de fiction, elles sont moins dérangeantes. Je pense qu’il est préférable de donner aux jeunes des peintures réalistes de la sexualité, plutôt que d’aller vers une fausse romantisation.

Quelle place occupe la dark romance dans votre librairie ?

J’ai choisi de ne pas mettre en rayon ce genre d’ouvrages. Cette décision n’est pas particulièrement lucrative, une librairie doit rester viable économiquement. Notre enseigne appartient, par ailleurs, à l’Association des Librairies Spécialisées Jeunesse, dont la charte de qualité oriente nos choix éditoriaux. Nous voulons montrer qu’il est possible de maintenir un commerce en ayant une éthique. Dire qu’il faut vendre un livre simplement parce qu’il rapporte de l’argent, ce n’est pas un argument. Il faut respecter sa clientèle. Environ 95 % des livres que nous vendons correspondent à nos valeurs. Quand un ouvrage nous paraît honteux ou problématique, nous choisissons de ne pas le mettre en rayon.

Estimez-vous avoir une responsabilité éducative avec votre métier ?

Selon moi, la responsabilité éducative reste plurielle. Pour ma part, j’interviens régulièrement dans des classes pour aborder des sujets sensibles, comme le consentement. La librairie propose aussi une étagère dédiée à des thèmes comme l’inceste et le respect du corps. Le choix des livres que nous vendons reflète forcément une forme de responsabilité éducative. 

Empêcher une librairie de proposer certains ouvrages relève-t-il, selon vous, de la censure ?

Je suis certaine que nous vivons déjà de la censure. Je connais la librairie marseillaise Le Petit Pantagruel, qui a été caillassée avec des boules de pétanques. Nous les avons aidés en créant un mouvement de soutien, mais jusqu’où cela va aller ? Ce n’est pas la même chose que la perquisition à Violette and Co mais la censure ne passe pas seulement par le retrait de livres. La censure c’est aussi agresser des lieux pour les réduire au silence.

Comment expliquer ces agressions et cette censure par la violence ?

Les mœurs évoluent. Les mouvements comme #MeToo ou les revendications des personnes LGBT sont de plus en plus entendus. Mais en parallèle, des mouvements conservateurs et masculinistes gagnent du terrain. Cette réponse aux avancées sociales s’impose comme un phénomène qui s’aggrave dans certains pays. Nous voyons bien que la situation aux États-Unis devient alarmante.

Vous parlez des États-Unis, craignez-vous une évolution similaire en France ?

Certaines villes françaises ne subissent aucune pression, tandis que d’autres se déjà confrontent à des formes de censure. Je crains que la situation empire et que la violence augmente. C’est déjà le cas dans les événements culturels. Des salons du livre ont été annulés après des intimidations visant les organisateurs. D’autres sont menacés car ils font de l’écriture inclusive dans leur communication. Ce sont des événements pas forcément médiatisés mais que nous voyons de l’intérieur. Je pourrais aussi citer des millionnaires, comme le conservateur Pierre-Edouard Stérin, qui investissent dans des ateliers culturels expliquant l’importance de la vie. L’événement devient ensuite une promotion anti-avortement couverte d’éducation. C’est inquiétant.

Comment résister à ces pressions pour défendre le livre ?

Concrètement, la première réponse reste le choix des ouvrages que nous mettons en rayon. À côté, nous soutenons les collègues victimes d’agressions et maintenons nos interventions dans les écoles pour poursuivre le travail d’éducation et de dialogue. L’objectif consiste à continuer de libérer la parole. Le livre en tant qu’objet constitue une forme de résistance. À l’heure où la facilité est de se tourner vers les réseaux sociaux, la résistance se trouve dans les ouvrages. Alors que la plupart des jeunes ont un téléphone dans la main, maintenir des livres à flot est déjà un combat. J’estime que d’autres enjeux restent plus importants que le retrait temporaire d’un livre.