On en a entendu parlé cet été. Ça a retenti dans les journaux, parfois dans les discussions qui se profilent le long des rues messines. Quelques mots, un ordre, des pelleteuses et des “Roms” chassés. Puis l’opinion publique les a oublié. Quelque part, paumés entre des petits terrains abandonnés et les rails de la SNCF.

A l’époque, déjà, le long de la rue Houblonnière, il y avait des cabanes de fortune, des affaires dispersées, des femmes, des hommes, des mômes. A l’époque, déjà, de la précarité qui suinte des planches et des bâches qu’ils appellent “maison”. D’autres appellent ça un “campement illicite”. Une présence parasite que la commune décide d’évacuer le 28 juillet 2015. Forces de l’ordre et pelleteuses ont ratissé ce camp où 23 Roumains avaient appris à vivre depuis une dizaine de mois malgré leurs demandes d’hébergement restées sans réponse.

Depuis plusieurs années, le Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère suit ces familles pour la plupart présentes en France depuis 2007-2008. Dans le sous-sol d’un petit restaurant, Denis Maciazek, fondateur et ancien porte-parole du collectif, a accepté de témoigner : “Ils font partie de la communauté Roms, ils sont discriminés dans leur propre pays et ils viennent en France pour un avenir meilleur. Manque de pot quand ils viennent ici ils s’aperçoivent que c’est pas le paradis. Nous on les connaît depuis longtemps, ce sont des gens qui veulent faire des efforts d’insertion mais on ne leur donne pas les moyens de faire ces efforts. Ce sont des pauvres parmi les pauvres.

Des pelleteuses pour un bidonville

Le matin du 28 juillet 2015, le téléphone de Denis Maciazek sonne. Le démantèlement du bidonville dit “illicite” a commencé. Tout se casse la gueule comme des vulgaires châteaux de cartes soufflés par les pouvoirs publics. Quand il arrive sur place, les Roms ont été parqués de l’autre côté de la rue par les forces de l’ordre et les cabanes sont détruites. Des casseroles et autres ustensiles sont bousillés dans la foulée. Peu importe, il faut évacuer le terrain municipal.

Quand l’ancien porte-parole du collectif s’entretient avec la préfecture au téléphone, on lui dit que tout a été fait dans les règles : “Il y a une circulaire qui aurait dû être respectée. Elle explique comment, avant de démanteler des campements, on doit s’y prendre. “On”, c’est le pouvoir public. Malheureusement on a demandé à ce qu’elle soit respectée cette circulaire mais elle n’a pas été mise en place.Cette circulaire interministérielle datant du 26 août 2012 a été signée par sept ministres et indiquent que les pouvoirs publics doivent mettre en oeuvre certains éléments avant de démanteler un bidonville : aide à l’apprentissage de la langue, mise à l’emploi, hébergement, santé, etc.

Après l’établissement du diagnostic, qui pourra être plus ou moins complet en fonction du temps et des ressources disponibles, vous identifierez les dispositifs d’insertion à organiser, en mobilisant prioritairement les moyens de droit commun. Vous veillerez également à la continuité de l’accès aux droits des personnes, notamment en matière de prise en charge scolaire et de parcours de soins, afin de maintenir, autant que possible, un suivi des actions collectives et individuelles d’insertion des personnes. (cf. circulaire)

Un diagnostic social qui aurait été bel et bien réalisé selon la directrice de la DDCS (Direction Départementale de la Cohésion Sociale) :

Manque de place ?

De la place pourtant il y en a. Un article du Républicain Lorrain paru le 20 octobre 2015 s’est appuyé sur les données de l’Insee pour dévoiler la situation de l’immobilier à Metz. Il y aurait 7 600 logements vides dans l’agglomération ce qui, selon Denis Maciazek, est un argument de poids face aux refus d’héberger les Roms pour un soit disant manque de place : “Nos propositions pour les gens qui sont à la rue et qui ne veulent pas être à la rue, c’est de dire : quand il n’y a plus de places dans le dispositif d’urgence, vous ouvrez des bâtiments vides qui existent dans le parc de bailleurs sociaux ou dans le parc des communes. Les communes ont, en ce moment, des logements voire des immeubles vides à Metz. Ou dans le parc de l’Etat, c’est-à-dire des casernes, des bâtiments d’Etat désaffecté. Ces choses-là, si on les met bout à bout, on doit en être à près de 8 000 possibilités d’hébergement à Metz et je vous parle d’une centaine de personnes à la rue. Et on nous dit qu’il n’y a pas de places ?

Entre deux gorgées de thé vert, le fondateur de l’association de Lutte contre la Misère s’indigne. Il réfute aussi les rumeurs selon lesquelles les étrangers coûteraient cher.

Malgré tous ces arguments, les 23 Roms concernés n’ont cessé de vagabonder d’un endroit à l’autre depuis qu’ils sont à Metz. Anciennement installés rue Lothaire, ils ont ensuite établi leur bidonville rue Houblonnière qu’ils ont évacué pour finalement vivre quelques temps au camping municipal. Une anecdote difficile qui met en lumière une discrimination criante : “Ça a été très compliqué de les faire inscrire au camping municipal. Le matin même du démantèlement on a demandé à la personne qui s’en occupe s’il y avait de la place et elle a répondu qu’il n’y avait pas de problème. Et finalement quand cette personne a vu les cartes d’identité roumaines, elle s’est ravisée. On a fait venir la presse, on a téléphoné à la mairie et après deux heures de palabre ils ont accepté de les insérer et les mettre sous des toiles de tente.

Au 30 septembre, alors que le camping fermait ses portes, le collectif n’avait toujours pas de solution pour installer les familles ailleurs. Après des négociations avec Raphaël Pitti chargé de l’Urgence sociale, humanitaire et sanitaire, les Roumains ont pu rester au camping mais sans eau et sans accès aux douches ou aux toilettes. Le 6 octobre, le collectif mène une action vers une église, mais fermée pour des expositions, ils ont amené les Roms dans un gymnase à côté de la piscine Belle-Isle . Ils sont restés quelques heures là-bas. L’objectif était de les orienter vers un squat. Denis Maciazek, absent ce jour-là, évoque une crainte de ses amis du collectif d’avoir affaire aux forces de l’ordre. “Malheureusement ils ont lâché prise”. Suite à cette action, Raphaël Pitti a proposé d’aménager un terrain excentré appartenant à la SNCF situé rue Louis le Débonnaire avec le risque d’être à nouveau évacués si la SNCF venait à entamer une procédure.

Comme en 2014, les Roms ont construit les cabanes de leurs propres mains avec des planches amenées par Emmaüs. Pour le fondateur du collectif, il s’agit de les isoler : “Là ils sont invisibles. Au bout d’une impasse. On les cache.” A les laisser sans logement, les Roms devenaient trop visibles dans les rues messines. Ils traînaient leur misère sous les yeux intrigués des messins préoccupés par leur shopping du jour.

Dysfontcionnement des services sociaux

La mairie, la préfecture. Ce ne sont pas les seuls en cause. Les associations dites “caritatives” ou tout du moins sociales ne sont pas immaculées. Denis Maciazek se souvient très bien du matin du démantèlement. Les gamins ont faim, les femmes et les hommes sont abbatus. On les emmène rue Clovis, à la fondation Abbé Pierre. La responsable, en vacances à ce moment-là, n’est donc pas présente pour faire face à la situation. “Il y avait trois travailleurs sociaux, des salariés de la fondation Abbé Pierre, et je leur demande s’ils peuvent manger là. On me répond : Ah non pas comme ça. Je demande pourquoi. Et on me dit que c’est 3€ par personne” , explique le fondacteur du collectif. Ce dernier a beau expliqué qu’ils n’ont pas d’argent et qu’ils sont dans une situation d’urgence, les travailleurs sociaux ne démordent pas : il faut une prescription d’une assistante sociale qui autoriserait ces personnes à manger à la boutique solidarité. Discussion houleuse avec les salariés Abbé Pierre, Denis Maciazek n’en revient pas à ce moment-là d’un tel manque de solidarité.

L’Abbé Pierre doit se retourner dans sa tombe

Des sujets tabous difficiles à mettre en lumière. Les associations, il ne faut pas y toucher. Denis Maciazek a les traits fatigués mais la voix qui ne faiblit pas d’indignation face à des conditions de vie qu’il juge “honteuses”. Des anecdotes, il en a beaucoup. Toutes parlantes sur la vision que les services sociaux ou l’opinion publique ont de ceux qu’on appelle “Roms” avec mépris. Une dernière goutte de thé. Un remerciement. Denis Maciazek me décrit le chemin pour aller voir les 23 Roms reclus. Pour comprendre. Pour savoir. Pour raconter.

Cachez ces Roms que je ne saurais voir

Au début, il y a cette sensation que je me trompe de chemin. Je dépasse plusieurs terrains qui semblent abandonnés avec des cabanons en bordel. De la mauvaise herbe, des outils délaissés, de la taule rouillée. C’est là qu’ils sont installés ces fameux Roumains. Tout au bout de l’avenue Louis le Débonnaire, un peu cachés par la végétation. Ici, personne ne peut les voir. Les baraques sont miteuses. Du bois, du matériel de récupération, des bâches. Entre les cabanes, des objets divers sont entassés. Un fauteuil au design un peu kitsch attire mon attention. Ici et là des chaises, un vieux barbecue, une hâche pour couper le bois. Le regard obsédé par cette misère dissimulée.

Je croise Raphaël Pitti qui semble occupé avec un camion chargé de planches. Encore des planches. Il me guide vers une gamine qui “se débrouille bien avec le français”. J’échange quelques mots avec elle et sa mère m’invite à rentrer chez elle. “Chez elle”, ça se résume à une petite pièce où deux lits sont installés, des affaires personnelles éparpillées, un caisson et un fourneau.

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Natalia a trois filles. Elle est venue en France il y a plusieurs années déjà pour des meilleures conditions, trouver un travail et “avoir une maison“. Pourtant, elle a beau chercher, Natalia ne trouve pas de job pour subvenir aux besoins de ses trois filles à moitié endormies sur les matelats. Elle fait la manche. Deux de ses filles vont à l’école tandis que la plus grande, âgée de 16 ans, aimerait travailler mais n’a pas encore l’âge pour. Quand je leur demande si elles vont rester longtemps ici, Natalia répond simplement : “Tant que je n’ai pas de travail, on doit rester ici.”

Je me lève et laisse derrière moi cette famille fatiguée par des conditions de vie qu’elle n’a pas voulu. Natalia sort avec une bassine d’eau, je l’observe un peu. Elle farfouille dans sa vaisselle rangée dehors et me fait un dernier geste de la main avant de retourner “chez elle”.

N’ayant pas réussi à joindre la mairie, notamment Raphaël Pitti, le point de vue des pouvoirs publics n’est ici pas restranscrit. Bien sûr, l’article sera modifié en conséquence si l’un des acteurs de la commune souhaite se prononcer.