Pour la seconde année consécutive, le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche a publié un classement sur la réussite des étudiants de première année de licence dans les universités françaises. L’Université de Lorraine se classe à une bien pâle 56e place sur 77 universités. Avec un taux de réussite de seulement 35.8% en 2012-13 pour les premières années de licence, ce chiffre est en baisse par rapport à ceux de 2011-12. Pierre Moulin, directeur de l’Unité de Formation et de Recherche en Sciences Humaines et Sociales (UFR SHS) a accepté d’être le porte-parole de l’Université de Lorraine face à ces résultats et ce classement.

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Pierre Moulin, à la vue de ces chiffres, êtes-vous inquiet ?

Pierre Moulin : Pas tant que ça parce que nous avons un tiers des personnes inscrites administrativement qui ne viennent jamais en cours. Ils pourraient être inscrits n’importe où, ça n’aurait pas d’importance. Dans les deux tiers restants, on en a la moitié qui échoue et l’autre moitié qui réussie. Et une des causes majeures de l’échec, c’est l’adaptation au système universitaire. En première année, les étudiants sont complètement largués car ils passent d’un système super cadré à une liberté totale.

Mais moins d’un étudiant sur deux réussi sa première année de licence, c’est dramatique tout de même …

P.M : Il faut voir les effectifs ! On sélectionnerait les étudiants comme en classe préparatoire, on aurait 90% de réussite ! Mais nous, on prend tout le monde !

Que font, en général, les étudiants en échec ?

P.M : Il y a tous les profils. Certains abandonnent tout simplement et vont travailler. D’autres changent de filière. Depuis une dizaine d’années, on a mis plusieurs choses en place pour lutter contre l’échec en première année. Le plan Hirsh notamment a débouché sur l’apparition de cours de français car le niveau des étudiants dans cette matière était souvent déplorable. Dans certaines filières, on a intégré des cours de remise à niveau et des systèmes de tuteurs individuels. En première année, on a aussi aujourd’hui des cours de méthodologie du travail universitaire pour expliquer aux étudiants ce que l’on attend d’eux. Tous ces dispositifs n’enrayent pas l’hémorragie constatée mais on travaille surtout sur le tiers qui échoue.

Vous ne pensez pas que les lycéens devraient être plus autonomes avant le bac pour être prêt pour l’université ?

P.M : C’est compliqué car l’autonomie, cela s’apprend. Elle passe forcément par une phase de dépendance. Les lycéens ont quand même des travaux en autonomie. Mais comme nous prenons tout le monde et que l’on ne peut pas sélectionner les étudiants pour l’instant, on a tout les niveaux possibles et imaginables.

Justement, vous seriez pour que l’on sélectionne les étudiants ?

P.M : C’est un vrai débat. Peut être que la question va se poser parce que les locaux sont limités. Pour certaines filières, la question se pose déjà notamment en psychologie et en information-communication. Mais le débat est ouvert, ce n’est pas tranché. On est les seuls organismes (les universités, ndlr) en France à ne pas savoir combien nous allons avoir d’étudiants ! On a beau avoir des pré-inscriptions, nous ne savons jamais combien les étudiants seront précisément parce qu’ils font des vœux mais ne savent pas s’ils vont venir. Alors qu’en classe préparatoire, ils le savent à l’unité près.

Dans votre discours, on a l’impression que la première année de licence c’est la corbeille…

P.M : C’est-à-dire.

Par exemple, si un étudiant n’est pas pris en DUT ou en classe préparatoire, il va à l’université parce qu’il est certain d’être accepté.

P.M : Attention ! Il ne faut pas croire ça car la plupart du temps le choix de l’université est le premier. Ce n’est pas un choix par défaut. Après que les étudiants perçoivent que ce n’est pas exactement ce à quoi ils s’attendaient, oui cela peut arriver.

Mais il y a beaucoup d’étudiants qui se disent : « on va à l’université parce qu’on ne va rien faire… »

P.M : Il y en a pas tant que ça. J’ai mis un questionnaire en ligne pour les premières années pour savoir comment ils choisissaient leur orientation. Et je vois que très peu d’étudiants ont coché la case « réputation de facilité ». Même si c’est vrai que dans des cas très minoritaires, certains s’inscrivent seulement pour avoir une bourse. Et éthiquement, cela me pose problème ! Je suis prêt à aider des gens qui viennent de milieux défavorisés car ça me semble complètement légitime. Autant des gens qui sont là uniquement pour la bourse en sachant qu’ils ne viendront jamais en cours moi ça me choque ! Surtout que grâce à nos syndicats étudiants, ils peuvent redoubler et seront de nouveau boursier l’année d’après. Merci les syndicats étudiants !

Pour remédier à ces chiffres, quelles mesures vont être mises en place ?

P.M : Ce que j’aimerais, c’est qu’il y ait un bilan sur ce qui a été fait et qui est efficace au niveau national en terme de poursuite d’études. Ce n’est pas clair ! On peut penser que travailler en petit groupe c’est mieux, avoir des suivis personnalisés aussi. Mais tout çela va à l’encontre de ce que l’on fait car on a des travaux dirigés plein à craquer. On a tous une idée de ce qu’il faudrait faire mais en même temps je ne suis pas certain que tout le monde voudrait qu’il y ait 100% de passage en deuxième année.

Pourquoi ?

P.M : Car d’un côté, on vous dit qu’il faut lutter contre l’échec scolaire mais de l’autre qu’il y a trop de psychologues formés à l’Université de Lorraine. Il faut savoir ce qu’on veut. Mais qu’il y ait une sélection naturelle en première année arrange certains enseignants.

Le classement donne aux trois premières places des petits établissements (Albi, Clermont et Angers). Est-ce que cela ne remet pas en cause la fusion des universités et la création de grosses structures comme l’Université de Lorraine ?

P.M : Il faut voir ce qu’elles ont mis en place, si il y a des filières sélectives. Il faut regarder aussi les bassins d’emplois. Nous avons une part significative de boursiers, je suis pas sur que ce soit le cas là-bas. Est ce que ça remet en cause l’Université de Lorraine ? Il faut savoir que l’État encourage ces fusions pour avoir une visibilité nationale et internationale. L’Université de Lorraine c’est un pari, on avait une obligation de la faire. On a pris le train avant tout le monde et maintenant on voit que d’autres universités s’y mettent aussi.UFRSHS

[toggle title=”Journée COP Relais à Metz”]”Vous êtes bons alors n’allez pas à l’université et faîtes plutôt des classes préparatoires si vous ne souhaitez pas finir chômeur”. Voilà un des stéréotypes qui collent à la peau des universités françaises et que bon nombre de parents peuvent entendre à l’approche de l’orientation de leurs enfants. L’université de Lorraine a décidé de prendre le problème à bras-le-corps en organisant une opération de promotion des formations Sciences Humaines et Sociales (SHS) qu’elle propose en démontrant principalement qu’elles offrent de réels débouchés.

Mardi 16 décembre – Université de Lorraine, à Metz – de 8h30 à 16h30[/toggle]