Avec la hausse des températures, les stations de ski sont confrontées à des saisons touristiques dégradées. En réaction, elles investissent dans la neige artificielle. Dans le massif des Vosges, il s’agit parfois de leur unique moyen d’assurer une viabilité économique. Certaines associations locales et spécialistes environnementaux contestent l’utilisation de cette méthode polluante et de sa forte consommation en eau. Neige artificielle : chevalier blanc ou poudre au yeux ?
Le réchauffement climatique affecte les territoires montagneux où l’augmentation des températures est deux fois plus rapide que la moyenne mondiale. Les données de Météo France révèlent que depuis les années 60, les températures moyennes en Alsace ont augmenté de +1,5 à +2°C, contre +1,4°C pour le reste de la France.
Face à ce climat changeant, les stations de ski se retrouvent en pénurie de neige. Le massif vosgien ne fait pas exception aux autres et en pâtit lui aussi. « On a perdu une dizaine de jours d’enneigement en 30 ans » détaille Christophe Lerouge, chef de projet pour le Collectif des Vosges à L’Echo touristique.
Les stations de ski ont recours à des méthodes alternatives afin d’essayer de garantir au mieux l’enneigement sur les pistes. Dans les Vosges, environ 550 enneigeurs sont chargés de la production de neige. La station de la Bresse (1350m d’altitude), a installé ses premiers canons à neige dans les années 70 et concentre à elle seule près de 360 enneigeurs ainsi que 50% du chiffre d’affaires du massif. Ces machines projettent des micro-gouttelettes d’eau dans l’atmosphère afin qu’elles congèlent avant de retomber au sol.
«L’industrie du ski, c’est l’industrie de l’eau…»
De 2012 à 2017, près de 284 millions d’euros ont été investis dans tous les massifs français afin de permettre aux stations de ski de continuer à fonctionner, rapportait France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes*. Avec cet argent, les stations ont acquis des dispositifs d’enneigement. D’après le syndicat d’exploitants Domaines Skiables de France, 35% des pistes françaises en sont équipées aujourd’hui contre 20% en 2009. Seulement, si les enneigeurs permettent aux stations de ne pas couler et d’avoir de la neige en altitude, ils ont un coût très lourd pour l’environnement.
Carmen de Jong, professeure en hydrologie à l’Université de Strasbourg, est très claire à ce sujet : « l’industrie du ski, c’est l’industrie de l’eau. On ne dépend plus de la neige naturelle comme par le passé, mais de la disponibilité en eau et des températures négatives ».
L’Association des maires de stations de montagne estime que 25 millions de m3 d’eau sont nécessaires par saison. Cela équivaut à plus de 160 000 fois la consommation annuelle d’un ménage de quatre personnes. Jean-Yves Rémy, président du groupe Labellemontagne et propriétaire de la Bresse indique que sa station nécessite 250 000 m3 d’eau pour fonctionner. Cela représenterait moins de 1% de la consommation d’eau du massif, a-t-il déclaré. Carmen de Jong conteste ces données, « La Bresse est un mouton noir. En 2015 elle dépassait déjà plus de la moitié de toute la consommation du Massif des Vosges ». Selon l’Atlas environnemental des stations de ski et des communes supports de stations (2019), les prélèvements d’eau douce dans les Vosges s’élèvent à 257 000 m3 en 2015 dans les communes disposant d’une station.
Les méga bassines, loin d’être blanches comme neige…
Pour enneiger les pistes, les stations les plus importantes des Vosges, Gérardmer et la Bresse utilisent des retenues collinaires. Ces dernières captent l’eau de pluie et la stockent avant usage. D’autres solutions existent comme les méga bassines. Ces immenses réservoirs contiennent d’importants volumes d’eau, pouvant dépasser les 100 000 m3 soit une quarantaine de piscines olympiques. Ces bassines ont un mode de fonctionnement que Bernard Schmitt, porte-parole du collectif Eau 88 qualifie de « très polluant ».
Les nappes phréatiques souterraines sont pompées en hiver pour remplir les bassines en surface. Sujettes aux aléas climatiques et à l’évaporation, elles perdent 30 à 40% de leur volume initial. L’eau restante, chauffée par le soleil, offre un climat parfait aux cyanobactéries et aux parasites qui se développent dans les bassines avant d’être transformée en neige artificielle. « Le ski n’a plus aucun avenir sur nos contrées. C’est une manière de continuer à exploiter de l’eau de façon ridicule », poursuit-il.
Une avalanche de protestations
Si l’usage de neige artificielle semble nécessaire afin de garantir la survie du modèle du ski actuel, l’usage croissant attise la colère des collectifs tel que Eau 88. Jean-François Fleck, vice-président de l’association Vosges Nature Environnement qui compose Eau 88, alerte à ce sujet depuis plus de dix ans. D’après lui, cette solution est superficielle, « elle a pu être une rustine dans la continuité de la saison quand il manquait un peu de neige ». Aujourd’hui il déplore que les saisons ne soient viables qu’à travers cette technique.
Bernard Schmitt, développe « il y a plusieurs stations qui ont fermé dans les Vosges et ça suivra dans les Alpes. Les stations les plus intelligentes sont celles qui essaient de se reconvertir ». Il évoque « tout de même un fort déni » dans les Vosges malgré l’apparition grandissante d’un modèle quatre saisons.
Un changement de saison pour les stations
Le pari a été pris par la Bresse qui a fait installer en 2024 une luge sur rails dans le Col de la Schlucht afin de proposer une activité estivale aux touristes. « A la Bresse, moins de 10% du chiffre d’affaires est assuré par des activités autres que le ski, ce qui est déjà beaucoup. Dans la plupart des cas, malheureusement, il n’y a pas d’alternative » souligne Jean-Yves Rémy.
En revanche, pour la station privée Larcenaire, il n’est pas question d’opter pour un modèle quatre saisons. Le directeur de la station, Laurent Maxime, reste conscient que plusieurs sites ont fermé dans les Vosges, faute d’avoir une activité de remplacement au ski. Mais pour lui, la rentabilité est essentielle : « Je ne peux pas le compenser par une subvention exceptionnelle ou par l’impôt. Donc si on double les effectifs (en proposant d’autres activités), notre modèle n’est plus rentable ».
La diversification n’est pas une recette miracle pour tous. Certaines stations dépendent encore fortement du ski et craignent un changement radical de leur activité. Reste à savoir comment ces dernières réussiront à préserver autrement leur modèle.
*La fédération régionale d’associations de protection de la nature et de l’environnement dans la région Rhône-Alpes.