La justice française en question

Dominique Simonnot n’est pas très grande, elle a la voix grave et est constamment alerte. Et pour cause, elle a décidé d’écumer les tribunaux de France pour assister à des audiences, des procès et surtout des comparutions immédiates. Depuis presque 30 ans, son métier est d’écrire, pour Libération dans un premier temps et le Canard Enchaîné désormais, des chroniques judiciaires.

Dominique Simonnot, chroniqueuse judiciaire pour le Canard Enchaîné
Dominique Simonnot est chroniqueuse judiciaire pour le Canard Enchaîné.

L’auteure de ces chroniques n’a pas toujours été journaliste. Son premier métier a été d’accompagner les anciens prévenus à la réinsertion dans la vie quotidienne. Une immersion au sein du système judiciaire français qu’elle dénonce maintenant avec ses mots. Le procédé est simple, Dominique Simonnot scripte absolument tout ce qu’il se passe lors de la comparution immédiate. Pas question pour la journaliste de se cantonner à un secteur. Elle chemine dans tous les tribunaux de France et se rend ainsi compte des disparités qui subsistent entre les régions.


Mais la journaliste n’écrit pas ces chroniques au hasard, la véritable volonté est d’éduquer à la justice française. “Aujourd’hui, les personnes qui exercent mon ancien métier ont 130 dossiers à gérer, c’est impossible !”, s’exclame-t-elle. Elle poursuit, “le système judiciaire actuel est trop complexe à comprendre”.

“Il y a peu d’enfants du CAC 40”

Quand on lui demande son avis sur les comparutions immédiates, Dominique Simonnot s’emporte “Je ne veux pas faire ma gauchiste, mais il y a quand même peu d’enfants du CAC 40 parmi les prévenus !”. La journaliste, qui assiste à ces procès depuis ses études de droit, cite alors Henri Leclerc. Ce grand avocat pénaliste français avait dénoncé dès 1977 le procédé des comparutions immédiates. “Une mise à distance sociale”, selon la journaliste. Pas question pour autant de tomber dans la caricature, ce ne sont pas les plus riches qui jugent les plus pauvres. Mais “si les enfants de journalistes et de ministres défilaient en compa’ ça changerait du tout au tout ; c’est certain !”


Le système judiciaire français, bien que complexe, évolue très peu. Pourtant, lors des derniers mandats présidentiels, le budget alloué au Ministère de la Justice a augmenté : 5,28 milliards d’euros en 2004 (Jacques Chirac), 6,66 milliards d’euros en 2009 (Nicolas Sarkozy), 7,82 milliards d’euros en 2014 (François Hollande) et 6, 98 milliards d’euros en 2018 (Emmanuel Macron).

Malgré cela, des problèmes persistent, comme ceux de la surpopulation carcérale… Certaines maisons d’arrêt sont surpeuplées à 200%.

Pour faire évoluer le droit, “beaucoup d’avocats réclament qu’on s’aligne sur le modèle anglo-saxon, mais au secours un peu”, indique la journaliste. Le droit américain notamment se base sur des expertises demandées par les victimes ou les prévenus. Mais il n’est pas évident de se payer un tel luxe quand “on n’a pas un rond”, rappelle la chroniqueuse. Dominique Simonnot souligne alors qu’en France, le système d’instruction est le même “qu’on soit riche ou pauvre”. Car c’est le juge qui demande une enquête ou des expertises.

“Les compa’ sont une justice alibi”

Dominique Simonnot a vu des centaines de comparutions immédiates au cours de sa carrière. Selon elle, “c’est une justice alibi”.


Tout est difficile lors de ces procès car tout va très vite… L’enquête est effectuée par les agents de probation, en un quart d’heure. S’il y a expertise psychiatrique, c’est un quart d’heure aussi. Et les avocats sont trop souvent commis d’office car les prévenus n’ont, bien souvent, pas les moyens de s’en payer un. De plus, le nombre de dossiers sur le bureau des juges ne cesse d’accroître.

“Et si vous étiez ministre de la Justice ?”

Connaisseuse de la justice française, Dominique Simonnot a des idées pour améliorer le système. À cette question, elle répond avec la franchise qui la caractérise : “Il faut savoir que 30% des détenus ont des problèmes psychologiques, il faut les mettre à l’écart. Puis je fixerai des seuils en-dessous desquels on ne peut avoir de comparutions immédiates”.


Seul regret de la journaliste, la tribune d’Henri Leclerc est toujours vraie. Seule différence entre 1977 et 2017, les avocats qui plaident aux comparutions immédiates ne sont plus aussi militants qu’il y a quarante ans…