La technologie nous réduit-elle en esclavage ? C’est la question posée par la mini-série choc “Black mirror”, créée en 2011 par le scénariste Charlie Brooker. Cette production britannique inédite en France, explore notre rapport aux écrans : les “black mirrors” sont les dalles noires de nos téléphones, télévisions, caméras de surveillance, qui lorsqu’elles sont éteintes, nous renvoient notre propre image.

La série est construite comme une anthologie : chaque épisode d’une heure possède son propre casting, son propre décor, son propre sujet, mais propose une variation sur le même thème de l’addiction aux technologies. Une sorte de “Prisonnier” du XXIème siècle aux accents orwelliens, dans un futur proche très réaliste.  Charlie Brooker dit avoir eu l’ide de cette série alors qu’il commençait à converser de façon naturelle et “non ironique” avec le système de reconnaissance vocale de son téléphone portable. On est là au cœur du sujet abordé par la série : comment, de façon indistincte, notre discernement est peu à peu aboli par l’usage quotidien de la technologie, le rythme médiatique, l’hyperconnectivité.

Difficile d’évoquer l’intrigue de façon précise tant la découverte du sujet par le spectateur (on peut parler d’effet de sidération pour le premier épisode) fait partie, en soi, de l’expérience. Disons simplement que l’épisode introductif se veut “une parabole tordue de l’ère Twitter”. Il décrit, de façon spectaculaire, les phénomènes d’hystérie collective provoqués par l’action combinée du ”breaking news” permanent et de l’usage des réseaux sociaux.  Le deuxième épisode éclaire la dimension totalitaire des dispositifs de télé-réalité, et démontre que la critique du système est “digérée” par le système ; le troisième se place à une échelle plus intime.

Charlie Brooker est particulièrement habile dans sa façon de nous renvoyer, à travers les situations “extrêmes” exposées, notre reflet en miroir. La mise en abîme est totale dans le premier épisode. Alors qu’une population entière, comme hébétée, regarde de son plein gré un spectacle insoutenable, la question résonne en nous : devient-on, au deuxième degré, complice de cette exhibition infamante ? Doit-on, nous aussi, détourner le regard ? Quelle pulsion nous oblige à visionner des images dont on sait qu’elles sont nuisibles ? La technologie nous aide-t-elle à aller contre notre meilleur jugement, pervertit-elle notre lucidité ?

On ne s’attend pas forcément  à ce qu’un divertissement télévisé provoque ce type de questionnement philosophique et politique. D’autant plus quand il est produit par une filiale d’Endemol, la société de production qui inonde le monde de programmes de télé-réalité ! Ce n’est pas la moindre des contradictions de ce “Black mirror”, objet fictionnel dérangeant inscrit dans son époque et qu’aucune chaîne française n’a encore osé diffuser.

[toggle title=”Fiction VS réalité : “Black mirror” au banc d’essai”]

Attention : cet article contient des spoilers sur la saison 1

Pour nourrir les intrigues de Black mirror, Charlie Brooker s’est inspiré de phénomènes réels. Certaines de ses projections sont en passe de devenir réalité. A la veille de lancer la saison 2 (début 2013 en Grande-Bretagne), le scénariste (également journaliste ) déclarait :  “La moitié des choses présentées dans la première saison sont sur le point de devenir réalité. Si les histoires de la deuxième saison deviennent réalité, alors nous serons vraiment dans la merde”. Les faits lui donnent-ils  raison ?

Dans la fiction : l’épisode 2 nous plonge dans une émission de télé-réalité de type X-Factor ou American Idol. Les participants sont les victimes consentantes d’un système quasi-totalitaire.

Dans la réalité : Si ce deuxième épisode pousse la satire très loin, il n’est pas si loin de la réalité. On peut s’interroger sur l’emprise de certains concepts réels sur ses participants (consentants ?). Dans “Does someone have to go ?” (dès le 15 mai sur la chaine américaine Fox),  les employés d’une entreprise en crise doivent décider si l’un d’entre eux doit être licencié pour assurer sa survie. Dans le passé, la chaine E4 a diffusé une autopsie en direct, tandis que la télévision hollandaise a fait tester les drogues  à ses journalistes ou encore promis 4000 euros de récompense dans un concours pour sans papiers déboutés du droit d’asile.  Et ce ne sont que quelques exemples. On se rapproche chaque année un peu plus du concept de télé-réalité rêvé de Jon de Mol, fondateur d’Endemol, le Frankenstein du genre : dix passagers  dans un avion et neuf parachutes.

Dans la fiction : Dans l’épisode 1, une vidéo-choc plonge la population dans un état de sidération collective, l’empêchant de faire preuve de distance et de discernement. L’épisode 2 dépeint des participants à une émission de télé-réalité prisonniers d’un système quasi-concentrationnaire. Ils sont comme des pions déplacés par une main invisible.

Dans la réalité : En 2009, le documentaire français “Le jeu de la mort” de Christophe Nick a  reproduit l’expérience de Milgram (qui étudie l’influence de l’autorité sur l’obéissance) dans un contexte différent : un faux jeu télévisé, “la Zone Xtreme”.  La règle du jeu : sur injonction d’une présentatrice toute puissante, le participant doit envoyer des décharges électriques à un autre candidat (dont il entend les cris de souffrance)  jusqu’à atteindre un point de non-retour. Les résultats sont saisissants.

Dans la fiction : Dans l’épisode 3, une grande partie des Britanniques possèdent une puce permettant d’enregistrer tout ce qu’ils voient et entendent, et donc, d’archiver leur vies en temps réel. Avec les conséquences sur la vie privée que l’on imagine…

Dans la réalité : Google vient de présenter les “Google glass”, une paire de lunettes à réalité augmentée  équipée d’une mini-caméra. Elles permettent d’envoyer des photos et vidéos capturées en temps réel et expédiées automatiquement sur le “cloud numérique”. On imagine aisément les potentialités et dérivés d’un tel système, qui doit être commercialisé avant la fin de l’année.

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