Deux journalistes de l’agence de presse AP ont été visées par des tirs en Afghanistan aujourd’hui. L’une d’entre elles a été tuée sur le coup. Cette attaque sanglante contre la presse n’est pas la première : deux autres journalistes occidentaux ont trouvé la mort à Kaboul ce mois-ci. A la veille des élections présidentielles afghanes, très tendues, les médias semblent en première ligne.

“Anja Niedringhaus, 48 ans, photographe allemande internationalement reconnue, a été tuée sur le coup”. La dépêche de l’agence américaine Associated Press (AP), tombée aujourd’hui, annonce la mort d’une de ses propres journalistes. Elle et sa consœur, la journaliste Kathy Gannon, couvraient la préparation de l’élection présidentielle de samedi.

Selon la dépêche AP, elles se trouvaient à l’intérieur d’une voiture, à l’arrêt, quand un commandant d’unité de police s’est approché du véhicule, a crié “Allah Akbar” — Dieu est grand — et a ouvert le feu sur elle avec son AK-47. Anja Niedringhaus a été tuée et l’autre journaliste se trouve dans un état critique.

L’attaque s’est déroulée dans l’est du pays, une région frontalière des zones tribales pakistanaises, importante base arrière des insurgés. Mais les talibans n’ont pas revendiqué l’assaut et les motivations du policier restent à ce stade inconnues.

Sur Twitter, de nombreux hommages – anonymes ou de confrères – ont été rendus à la journaliste : notre sélection ici.

Anja Niedringhaus, 48 ans, a été tuée aujourd’hui en Afghanistan

 Nils Horner et Sardar Ahmad, tués par balle à Kaboul

Il ne s’agit pas de la première attaque visant directement un journaliste occidental ces dernières semaines. Le mardi 11 mars à Kaboul, c’est Nils Horner, un correspondant de la radio publique suédoise, en poste depuis plusieurs années, qui a été tué d’une balle dans la tête par un homme armé, en pleine rue. Le 20 mars, moins de dix jours plus tard, un journaliste de l’AFP a été massacré, avec sa femme et deux de leurs enfants, lors d’une opération menée par un commando suicide taliban à la sortie de l’hôtel Serena. Sardar Ahmad, 40 ans, était un pilier de l’AFP Kaboul où il travaillait depuis 2003.

Sardar Ahmad pose avec sa fille et son fils.

Des élections présidentielles sous tension

Les attentats et les morts par balle à Kaboul profitent rarement d’un relais médiatique conséquent en Occident. De même, le courage et la dignité de ces journalistes, morts pour ramener cette information, passent trop souvent pour une actualité habituelle. A défaut de verser des larmes sur ces attaques sanglantes que le public aura vite oublié, il faut au moins se pencher sur le contexte de ces violences et leur signification.

Ces attaques interviennent à la veille de l’élection présidentielle afghane, le 5 avril. Le président en poste depuis douze ans, Hamid Karzai, n’a pas le droit de briguer un troisième mandat et doit laisser son fauteuil à l’un des huit candidats en lice.

Les talibans ont promis de “perturber” ces élections par tous les moyens. Leurs assauts se multiplient. En janvier, une opération suicide contre le restaurant la Taverne du Liban a fait 21 morts, dont 13 étrangers. La semaine dernière encore, ils ont attaqué le siège de la Commission électorale indépendante, le ministère de l’intérieur et une association humanitaire américaine.

L’hôtel Serena à Kaboul, le lendemain de l’attaque des talibans.

Les étrangers vivent cachés, forcés de vivre dans des bunkers.  Les organisations responsables de surveiller le bon déroulement de la présidentielle ont déjà réduit leurs effectifs dans le pays. Quant aux journalistes… Comme le remarque Télérama, “la plupart des rédactions ont préféré jouer la carte de l’extrême prudence en n’envoyant pas de journalistes”. Les rares reporters sur place “jouent profil bas”, sortent en civil et restent le plus discret possible.

“Le rôle des médias sera déterminant comme source d’informations”

Objectif des insurgés : empêcher que le régime soit à nouveau légitimé par les urnes. Les troupes de l’OTAN – présentes dans le pays depuis la chute du régime taliban en 2001 – se préparent à quitter le pays d’ici à la fin de l’année. C’est pourquoi ce scrutin représente un véritable test pour la stabilité du pays. Et que le travail des journalistes sur place se révèle d’autant plus essentiel, comme l’a souligné, en mars, Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières : “Face aux risques de fraude et de corruption, le rôle des médias sera déterminant tant comme source d’informations pour la population qu’en tant qu’observateurs d’un scrutin libre et démocratique”.

Au-delà des médias occidentaux victimes de pression, RSF rappelle que ce sont les médias locaux qui sont en première ligne. Depuis 2002, au moins 19 professionnels ont payé de leur vie leur travail d’information. Ce travail qui gêne tant les obscurantistes.