Dans le calme feutré d’un centre de dons, une poche jaune pâle se balance doucement sous le regard attentif d’un soignant. Ce liquide doré, translucide, presque anodin, contient pourtant un pouvoir immense : celui de sauver des vies. Le plasma, cette partie liquide du sang où flottent nos cellules, débute ici un voyage discret mais essentiel, qui le mènera des bras du donneur jusqu’à ceux du patient.

Le geste paraît anodin : un bras tendu, une aiguille fine, un liquide ambré qui s’écoule lentement dans une poche translucide. Pourtant, à cet instant précis, quelque chose se joue, un passage de relais entre deux êtres. Une fois le don achevé, la poche de plasma ne rejoint pas simplement une étagère réfrigérée. Très vite, elle s’inscrit dans un ballet méticuleux, chorégraphié par les équipes de l’Établissement Français du Sang (EFS). « Après un don, la poche de plasma est préparée, congelée, et les échantillons de sang sont analysés par les équipes de l’EFS », explique Diana Berriot, médecin à la Maison du don de Metz.

Dans les couloirs de l’EFS, le silence n’est troublé que par le bruissement des blouses et la bonne humeur générale. Les infirmiers, concentrés, manipulent chaque échantillon avec une précision presque chorégraphique. « Nous réalisons plusieurs tests pour vérifier que le produit est sans danger pour le receveur et d’une qualité propre à soigner les malades », confie l’une d’entre eux, les yeux fixés sur un tube étiqueté. Rien n’est laissé au hasard : ici, la rigueur scientifique veille sur la générosité humaine. Chaque poche est à la fois promesse et responsabilité, un fragment de vie, en suspens, prêt à reprendre son chemin vers un autre corps.

Deux destins possibles

« Si les résultats sont conformes, la poche sera délivrée », poursuit la spécialiste. « Elle peut être envoyée dans les hôpitaux, pour une transfusion directe, ou bien au Laboratoire Français du Fractionnement et des Biotechnologies (LFB) pour la préparation de médicaments dérivés du plasma. » Dans les hôpitaux, il sert lors de transfusions d’urgence : « par exemple lors d’hémorragies importantes, chez des patients en réanimation, en obstétrique ou lors de pathologies aiguës de la coagulation ». Pour une transfusion
directe, seul le groupe AB+ peut être utilisé. Si le groupe O+ est universel pour le sang, le groupe AB+ l’est pour le plasma.

Mais la seconde voie, plus longue et plus silencieuse, mène vers le laboratoire français de biopharmaceutique (LFB) à Arras (Pas-de-Calais). Là, ce liquide devient la matière première de médicaments vitaux. « Le plasma contient des protéines et des anticorps qui ont un intérêt thérapeutique majeur pour les patients, comme l’albumine et les immunoglobulines », rappelle-t-on à l’EFS.

Des dons aux perfusions

Au sein du LFB, le plasma entame une seconde vie. Ce liquide blond, prélevé dans les salles de don, quitte la veine des anonymes pour entrer dans un autre monde : celui des machines, des filtres et des laboratoires. Ici, rien n’est laissé au hasard. Le plasma est fractionné, ses protéines patiemment isolées, purifiées, transformées. D’une matière brute naissent des traitements de haute précision, fruits d’un long travail scientifique. « Ces médicaments dérivés du plasma permettent de soigner de très nombreux patients atteints de maladies chroniques nécessitant des perfusions mensuelles », détaille l’EFS. « Il s’agit principalement de l’albumine, des immunoglobulines et de certaines protéines impliquées dans la coagulation. »

Derrière ces termes techniques se dessinent des vies suspendues à une poche de perfusion, des corps qui tiennent grâce à ces protéines. Ces traitements concernent notamment « les personnes atteintes de déficits immunitaires, les malades avec de graves troubles de la coagulation sanguine, ou certaines maladies auto-immunes et neurologiques graves ».

Autant de pathologies pour lesquelles la médecine moderne ne dispose pas de plan B. « Il n’existe pas d’alternative aux médicaments dérivés du plasma », insiste le docteur Berriot. Dans cette chaîne invisible, chaque poche compte. Chaque don est une pièce d’un édifice fragile. En France, le plasma ne se vend pas : il se donne. Un principe simple en apparence, mais lourd de sens. « Le don de sang et de plasma est fondé sur un modèle éthique qui est hérité de notre histoire. » Ce modèle repose notamment sur le bénévolat, l’anonymat et la non-marchandisation du corps humain. Ici, le corps n’est pas une ressource, mais un engagement.

Un seul combat

Ce modèle se déploie sur deux versants. D’abord, celui des donneurs. Leur générosité impose une exigence : respect, protection, sécurité. « Pour les donneurs, cela signifie traiter avec le plus grand respect les produits sanguins qu’ils donnent bénévolement, et veiller à leur sécurité et leur santé. » La cadence des prélèvements elle-même traduit ce souci d’équilibre. « En France, un donneur peut être prélevé en plasma jusqu’à 24 fois par an maximum, contre 104 dons par an possibles aux États-Unis. » Une différence qui raconte une philosophie : produire, oui, mais jamais au prix de l’épuisement des corps.

L’éthique concerne aussi l’autre extrémité de la chaîne : les patients. Ceux qui, loin des centres de collecte, attendent leur traitement. « C’est leur garantir de toujours disposer des médicaments dont ils ont besoin. » Entre pénurie et souveraineté sanitaire, l’équation est délicate. « L’Europe doit collecter plus de plasma, mais de façon éthique. Ce défi ne peut pas être relevé au détriment de la sécurité et des valeurs du don. » Trouver l’équilibre entre urgence médicale et principes fondateurs, entre rendement et humanité.

Une course contre la pénurie

Depuis plusieurs années, une tension silencieuse traverse les circuits du médicament. À l’échelle mondiale,
certains traitements issus du plasma, notamment les immunoglobulines, se raréfient. Une pénurie diffuse, mais bien réelle, qui finit par atteindre les services hospitaliers français. « Depuis maintenant plusieurs années, il existe une pénurie mondiale pour certains médicaments dérivés du plasma, les immunoglobulines, qui touche aussi des patients en France », alerte l’EFS. Derrière ce constat, une équation implacable : les besoins explosent plus vite que les collectes.

Les chiffres donnent la mesure du défi. « Les besoins en plasma augmentent de 8 % chaque année, et cela nous amène à devoir mobiliser entre 60 000 et 100 000 nouveaux donneurs d’ici 2028. » Pour certains patients, la dépendance est totale : « Certains malades ont besoin, à eux seuls, de 300 à 500 dons de plasma par an. » Face à cette demande qui ne cesse de croître, l’EFS n’a d’autre choix que d’élargir le cercle des donneurs. La bataille se joue désormais aussi sur le terrain de la pédagogie. « Moins de 40 % des Français connaissent réellement le don de plasma », reconnaît le service.

Développer la communication

Les campagnes de sensibilisation se multiplient donc pour aller chercher une génération nouvelle. « Des
collectes sont organisées en milieu étudiant, dans les facultés, lycées, écoles d’ingénieurs.
» Là où se
construisent les habitudes, l’EFS tente d’ancrer le réflexe du don. Les réseaux sociaux deviennent eux aussi des vitrines essentielles pour rendre visible l’invisible. « Nous utilisons Facebook et Instagram pour toucher un public jeune. »

Montrer les coulisses, raconter des parcours, humaniser un acte médical souvent perçu comme abstrait. Et pour que le don ne soit pas seulement une contrainte, mais aussi un moment partagé, l’EFS développe les dons groupés, qui permettent de venir donner son plasma à plusieurs. Entre amis, collègues ou camarades d’études, le geste change de visage : il devient collectif, presque social. Une manière de transformer une urgence sanitaire en dynamique de solidarité, et de rappeler que, derrière chaque flacon de médicament, il y a d’abord une communauté de donneurs.

Au terme de son parcours, le plasma du donneur aura voyagé loin, traversé machines et laboratoires, sans jamais perdre son essence première : la générosité. « Le don de plasma permet à des milliers de malades d’aller mieux et d’améliorer leur quotidien. Il s’agit d’un enjeu vital en matière de santé publique. » Chaque poche congelée, chaque flacon de médicament issu de ce plasma, raconte la même histoire : celle d’une solidarité silencieuse, d’un lien invisible entre inconnus. Le don de plasma n’est pas qu’un acte médical. C’est une promesse, celle que quelque part, la générosité d’un seul peut alléger la souffrance de milliers d’autres.