Lumière sur l’avenir du cinéma à Metz

Le Caméo-Ariel va fermer, c’est inévitable. Telle est la décision prise le 17 novembre dernier par la commission départementale d’aménagement commercial. Le cinéma d’Art et Essai va donc déménager dans le bâtiment du Palace. L’offre grand public elle, s’installera à côté du centre Pompidou, là où le gigantesque centre commercial Muse va s’implanter. À la tête de cette toute nouvelle offre cinématographique messine, Kinépolis. Le géant belge du 7e art sera en position de monopole sur la ville. Un monopole contesté par l’actuel gérant et programmateur des deux cinémas indépendants de Metz, Michel Humbert.  Lors de la réunion publique organisée au Palace le 1er décembre sur l’avenir des cinémas messins, le public venu nombreux a exposé ses craintes. Alors, vrai ou faux la mort annoncée de l’Art et Essai ? La rarification de la VO ? La place de ciné plus chère ? Hacène Lecadir, adjoint à la culture de la ville, répond aux interrogations des cinéphiles messins. 

[toggle title= »La fin de l’Art et Essai »] Les risques : Michel Humbert ne voit aucun intérêt noble pour un groupe comme Kinépolis à faire de l’Art et Essai, “Quels est l’intérêt d’un groupe commercial à faire de l’Art et Essai alors que ça ne ramène pas d’argent ? Simplement, avoir le monopole”. Il est vrai que jusqu’alors, Kinépolis n’a jamais été à la tête d’aucun cinéma de ce genre. Pour lui, les affirmations de la mairie et de l’entreprise belge sont biaisées, “Aujourd’hui un circuit qui s’engage à dire “je fais de l’Art et Essai pour faire de l’Art et Essai”, c’est un leurre. Il n’y a aucune législation pour que le collège les reconnaissent Art et Essai.” Cette appellation étant soumise à certains critères spécifiques destinés à promouvoir le cinéma indépendant.
La réponse de la municipalité : Pour Hacène Lekadir, « Kinépolis ne recrutera pas le futur gérant seul dans son coin ». S’il avoue lui même que “Kinépolis n’est pas un spécialiste d’Art et Essai”, la mairie a pris des précautions et fixé un cahier des charges bien précis pour être sûre de garder son label. La ville recrutera donc le directeur du Palace en collaboration avec l’investisseur. « Nous avons même négocié un droit de véto si d’aventure le directeur proposé n’était pas spécialiste de l’Art et Essai. Nous souhaitons que le directeur soit un spécialiste.» précise l’élu à la culture. « Je suis convaincu que Kinépolis est sincère dans sa volonté de s’engager enfin dans l’Art et Essai. Au-delà de les croire, la ville a imposé un cahier des charges très stricte et nous allons nous battre à l’aide des associations et du public pour le faire respecter ». L’adjoint messin se veut rassurant, “Notre but est de développer l’Art et essai en l’installant dans un cinéma moderne de sept salles, et non pas de l’affaiblir”. “Nous considérons que la sélection des films proposée est loin d’être de niveau. C’est un vrai désaccord que j’ai avec Michel Humbert.” Et l’élu s’appuie sur des chiffres : Le Caméo fait 90 000 entrées par an, alors qu’une étude réalisée pour la mairie annonce un potentiel de 300 000 entrées annuelles pour l’Art et Essai. Une différence qu’il explique simplement. Pour lui, la sélection Art et Essai à Metz “n’est pas assez large”. Il faut relativiser l’expression Art et Essai “On va du documentaire très pointu à des choses plus grand public comme “Intouchable”. Et ce qui convient, c’est de prendre en compte tout ce spectre pour toucher un maximum de public… Hors à Metz, ce n’est pas le cas”. [/toggle]
[toggle title= »La question de la V.O. »]
Les risques : Kinépolis n’est pas un spécialiste de la version originale. Pour preuve, dans les trois cinémas du groupe installés en Lorraine, aucun ne proposent de film en V.O. Tout le contraire de l’offre actuelle du Palace. Les Messins pourront-ils profiter encore de films dans leur version originale après l’installation du groupe belge ?
La réponse de la municipalité : Hacène Lekadir affirme que Kinépolis “fait déjà de la V.O, de façon occasionnelle dans le cinéma de Saint-Julien-Lès-Metz”.  Par ailleurs, la question de la version originale a été posée. Pour l’Art et Essai, c’est une évidence. Le label ne sera pas décerné si les films projetés ne sont pas en version originale. L’effort pour le cinéma généraliste devrait être accentué, l’élu précise que “si Kinépolis fait une mauvaise offre, le public le dira lui même, les associations pourront le dire, l’écrire et la ville sera là pour pousser leurs revendications”. On retient que les spectateurs n’auront donc pas l’assurance de retrouver de la V.O sur l’offre grand public. [/toggle]
[toggle title= »Les animations culturelles »]
Les risques : Michel Humbert revendique avoir fait « 48 animations cette année ». Pas moins de 8.000 scolaires seraient passé sur les sièges messins, notamment durant des festivals ponctuels organisés avec des associations locales. Insuffisant pour la mairie, mais le compte sera-t-il meilleur avec Kinépolis ?
La réponse de la municipalité : Le travail d’animation du gérant est mis à mal par Hacène Lekadir qui se veut force de proposition, “Est-ce que Michel Humbert a créé un partenariat avec l’éducation nationale à Metz ? Non. Et bien nous, c’est ce que nous voulons faire.” La mairie souhaite également que le cinéma devienne un véritable lieu de culture et d’échange avec, entre autre, des expositions et des café-débats. Hacène Lekadir reproche également à Michel Humbert d’avoir favorisé ses cinémas nancéiens au détriment du Caméo et du Palace. “A chaque fois qu’il arrive a décrocher une personne de qualité, un réalisateur, il l’emmène à Nancy et pas à Metz… L’animation entre Nancy et Metz, c’est le jour et la nuit”. L’adjoint à la culture déplore un manque d’investissement certain : “Au Caméo, il se passe des choses de temps en temps mais ça n’est pas une démarche de fond”. La mairie veut donc mettre en place un comité d’animation de l’Art et Essai constitué du directeur du Palace, les associations d’éducation à l’image et des services culturelles et d’éducation de la ville de Metz. [/toggle]
[toggle title= »La place plus chère »]
Les risques : C’est le point le plus évident du dossier. Kinépolis, seul à la tête des salles obscures messines, pourra appliquer les prix qui lui plaisent. Aujourd’hui, un cinéphile compte 7,50€ (tarif normal) sa place au centre-ville. Au multiplexe de St-Julien, il doit débourser 11€. On peut alors se demander : est-ce que Kinépolis va se priver d’aligner ses futurs prix messins sur ceux de St-Julien-lès-Metz ?
La réponse de la municipalité : Hacène Lekadir le sait bien, le coût de la place est aussi un facteur de méfiance des spectateurs, en particulier sur l’Art et Essai : “Kinépolis sait parfaitement bien que le public de l’Art et Essai n’est pas prêt à dépenser autant que pour un film grand public. Mais sur l’Art et Essai, ils ont pris un engagement : avoir des prix bas, raisonnables, extrêmement proches de ceux pratiqués aujourd’hui. Ils l’ont écrits dans les documents que nous avons signé.” En clair, la nouvelle offre Art et Essai installée au Palace devrait, du côté prix, être proche de l’actuelle. C’est la future offre grand public qui risque d’être plus onéreuse. Après tout, rien ne les empêche d’appliquer leur grille tarifaire habituelle. “Mais si on regarde les chiffres de St-Julien, Kinépolis fait 1 million d’entrées par an… Leurs prix ne semblent pas si rédhibitoires pour les spectateurs, lance Hacène Lekadir.” [/toggle]
[toggle title= »Le monopole »]
Les risques : une situation de monopole sur la région messine. Une idée que rejettent les habitués des cinémas du centre-ville. Pour rappel, le groupe Kinépolis exploite déjà trois complexes en Lorraine: à Nancy, St-Julien-lès-Metz, et Thionville. Il possédera trois autres ensembles à terme : sur la zone commerciale à Waves, au centre commercial Muse et les sept salles du Palace en ville. Trop, beaucoup trop pour certains.
La réponse de la municipalité : “La question du monopole est toujours gênante. Mais la ville ne pouvait l’éviter. Nous avions une voix sur neuf à la commission d’aménagement. Il y avait aussi CGR, mais la DRAC a donné un avis défavorable sur CGR et positif sur Kinépolis. C’est leur métier, ils ont analysés les deux dossiers.” CGR proposait des salles deux fois plus grandes que Kinépolis, avec du bowling, un fast-food, bref, un immense complexe de loisirs. Attractif, au point que le centre-ville en aurait pâti. Kinépolis a donc été plus mesuré, en proposant une offre plus restreinte. De quoi rassurer la municipalité, malgré la position de force sur la région. [/toggle]
[toggle title= »La mort du centre-ville »]
Les risques : Un souci de cohérence et un coup porté à l’hypercentre de la commune. Pour Michel Humbert, la mairie se trompe en installant l’Art et Essai au Palace et en proposant un multiplexe à côté du Centre Pompidou. Pour lui, plusieurs problème se posent. Tout d’abord, “ils auraient du mettre l’Art et Essai à côté de Pompidou, je leur ai proposé, mais ils n’ont pas écouté. C’est un lieu d’Art et de culture, l’Art et essai avait bien plus sa place là-bas“. Il souligne également l’intérêt d’avoir un cinéma généraliste et grand public dans le centre historique de Metz notamment pour les commerces, les restaurants et les bars de la place Saint-Jacques. L’offre généraliste déménageant vers le quartier de l’amphithéâtre, le vieux-centre perdrait de nombreux visiteurs.
La réponse de la municipalité : “Nous ville de Metz, notre priorité c’est le centre-ville” déclare Hacène Lekadir en nuançant son propos “Le centre du monde n’est pas la place Saint-Jacques, nous notre but est d’attirer les gens vers le centre-ville mais les quartiers les plus peuplés de Metz sont le Sablon et Queuleu, désormais ils auront un cinéma près de chez eux.”  Pour les transports, tout est déjà en route ! Une navette qui part de la préfecture, le Mettis, deux parkings… Et pour les plus courageux, “ce n’est qu’à 20 minutes à pied de la cathédrale !” rajoute l’adjoint. La mairie de Metz voit son centre comme un grand ensemble, composé de l’hyper-centre, jusqu’au quartier de l’amphithéâtre. [/toggle]
[toggle title= »La rentabilité »]
Les risques : “L’Art et Essai peut s’équilibrer, mais ça ne rapporte pas”, affirme Michel Humbert. Les amoureux de films craignent donc qu’à terme, le groupe belge, désireux de générer des profits, se sépare de l’offre Art et Essai, renonce au label et installe une deuxième offre grand public au Palace, équivalente à celle de Muse. Les spectateurs peuvent arguer qu’effectivement, les recettes sont moins fortes que pour les films grands publics. En Lorraine, l’Art et Essai représente un peu plus du quart (document “Données par régions”) des recettes sur 2013. “Ils veulent juste le monopole, assurent Michel Humbert. L’Art et Essai, c’est une goutte d’eau dans l’océan Kinépolis.” Aujourd’hui, elle ne propose pas une grande offre Art et Essai dans ses multiplexes, et encore moins de version originale.
La réponse de la municipalité : “Kiné n’est certes pas un grand opérateur d’Art et Essai, mais tous ensemble, la mairie, les associations, le public, on pousse pour avoir la meilleure offre possible.” rassure l’élu. Pour être labellisée Art et Essai, l’entreprise belge sera tenue de diffuser un certain nombre de films classés Art et Essai. Minimum 50% si l’on s’en tient aux critères du CNC. En 2014, ce label a rapporté 66 690€ au Caméo-Ariel (voir documents téléchargeables dans le lien précédent). Et si Kinépolis lâche l’Art et Essai ? “Mais ça reste à prouver ! C’est est rentable aujourd’hui et ça le restera, ils vont donc continuer. Et même dans le pire des scénarios, le bâtiment appartiendra toujours à la ville. Il sera remis à neuf. Ce sera beaucoup plus facile de trouver un nouveau gestionnaire.” Pour l’élu, si Kinépolis abandonne le Palace, il suffira donc de trouver un nouvel exploitant, le coût des travaux de rénovation en moins. [/toggle]

Pour comprendre la décision de la mairie, il faut aussi regarder le contexte actuel de l’industrie du cinéma. Sur tout le territoire national, la fréquentation des cinémas baisse. En cause, la démocratisation des offres légales et illégales de streaming sur Internet. A Metz, les effets se font encore plus durement ressentir : alors que l’indice de  fréquentation local était nettement supérieur à l’indice national de 2003 à 2008, il est aujourd’hui inférieur à celui de l’ensemble de la France. Internet n’est pas la seule cause de cette dégringolade. A Nancy, on observe un phénomène totalement inverse. Les cinémas nancéiens n’ont jamais été aussi fréquentés que ces dix dernières années. Hacène Lekadir explique amèrement ce constat : “Pourquoi Michel Humbert s’est il mieux occupé des cinémas de Nancy que de Metz ? Ici il a trouvé un équilibre relatif et tout le monde s’est contenté de ça…”.  

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