Derrière la figure mythique de Billy the Kid, Éric Vuillard démonte la fabrication d’un récit national
américain fondé sur la violence, les inégalités et le pouvoir. De passage à Metz à la librairie Autour du
monde, l’écrivain est venu présenter Les Orphelins, un livre qui interroge autant l’histoire que le
présent.
Librairie Autour du monde, rue de la Chèvre, Metz. Entre les rayons, dans ce qu’il considère
affectueusement lui-même comme « un espace exigu tapissé de livres », Eric Vuillard présente Les
Orphelins à ses lecteurs. Le prix Goncourt 2017 commente son travail et sa vision du monde avec la
longueur que l’échange mérite. Une rencontre menée par Anne-Marie Carlier, libraire et
compagnonne de route de longue date, dans un lieu qui lui appartient et qu’elle nous a offert le
temps d’un souvenir.
Mais qui est Billy le Kid ?
Dans ce nouveau récit publié chez Actes Sud, Vuillard ne cherche pas à reconstituer fidèlement la vie
de Billy the Kid. Au contraire, il s’attaque à ce qui reste de lui aujourd’hui : la figure iconique du
cowboy dans le Far West.
Il est important de retenir qu’on a écrit sur Billy le Kid comme il nous a été raconté. Et ses
biographies, floues et éparses, dépendent du point de vue subjectif des sources qui ont voulu
intégrer le Kid dans leur récit, et inversement. Que ce soit dans le livre de Pat Garrett, assassin de
Billy, ou dans les témoignages de compagnons de route. « La narration se met en route. Le nom de
Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il
suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure,
l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques » écrit Éric Vuillard.
On comprend alors, grâce à la restitution faite par l’auteur, qu’il n’existe pas un Billy, ou du moins un
récit fidèle de sa vie — de sa naissance, qu’on ne saurait dater avec exactitude, à sa mort sous les
coups de feu de Pat Garrett. « La première chose qui m’est apparue, c’est que plus je m’approchais
de Billy, plus il se décomposait » commente Vuillard pendant la rencontre.
Plus je m’approchais de Billy, plus il se décomposait
Le symbole
Billy est un fourre-tout historique, un porte-parole des aventures que d’autres ont vécues et que ces
orphelins de l’histoire auront racontées à travers lui. « Orphelin » : un qualificatif qui trouve tout son
sens dans la bouche de l’auteur : « L’aspect orphelin au sens large, pas seulement orphelin de ses
parents, orphelin de la vie, orphelin de je ne sais quel rôle social plus confortable. »
La vie de Billy le Kid n’a rien d’extraordinaire. Adolescent turbulent livré à lui-même, volant du bétail
et dépouillant quelques épiciers pour vivre libre dans l’État du Nouveau-Mexique. L’impact de Billy
sur son environnement et dans l’histoire est ainsi déconstruit par l’auteur, comme il l’explique avec
l’exemple de la bataille de Blazer’s Mill dans son livre, et qu’il commente lors de la rencontre : « Tout
tournait autour de Billy, mais si on le retranchait, la bataille était exactement la même. Même
nombre de morts, même nombre de blessés et mêmes péripéties. Il était donc étrange que le
personnage central d’un événement puisse être retranché à cet événement, et que l’événement
continue de se produire exactement de la même manière. Toute proportion gardée, c’est comme si
vous retiriez Napoléon d’Austerlitz. »
Pendant la brève fenêtre que les États-Unis lui ont ouverte pour s’exprimer, Billy aura connu la
liberté d’un hors-la-loi que tout résume à son arme. Un garçon abandonné qui a crié au monde son
existence par le larcin. Être armé c’est être libre, et voler c’est exister aux yeux des autres pour le Kid.
S’affranchir de barrières sociales déjà trop hautes pour lui avec du plomb, pendant le petit intervalle
que l’histoire américaine, à son balbutiement, laissera aux garçons vachers comme lui.
L’arme c’est la liberté, le droit de refuser le travail, l’outil de marginalisation et le garant de la fuite. À
Metz, Vuillard développe cette idée avec une précision philosophique en parlant de la photographie
de couverture : « L’arme est le symbole de leur liberté. Pas seulement le symbole, elle en est le
moyen. » Ces jeunes gens pauvres, seuls, sans perspective, étaient voués au travail manuel. Arborer
le revolver, dit-il, signifiait : « pas de travail manuel. Et même, d’une certaine manière, pas de travail
du tout. » Mais cette liberté a un point de rupture qu’il formule avec une sobriété glaçante : « c’est
une liberté pure, si on veut. C’est la liberté toute seule. Mais la liberté toute seule, c’est la liberté
pour rien. C’est-à-dire que ces gens-là vont tous mourir, jeunes et pauvres. »
La liberté toute seule, c’est la liberté pour rien. C’est-à-dire que ces gens-là vont tous mourir, jeunes et pauvres

Born in the USA
C’est la jeunesse américaine de la frontière, libre mais condamnée, qu’on raconte à travers lui, et
c’est le récit de l’Amérique que révèle le prix Goncourt 2017. Et si le mythe avait alimenté l’histoire et
non l’inverse ? Au panthéon des figures de l’Ouest américain — Buffalo Bill, Jesse James ou Davy
Crockett — Billy le Kid doit avant tout servir le récit des États-Unis. Marginaux, les cowboys étaient
presque insignifiants face aux enjeux du monde de l’époque. Exilés des affaires d’État. Mais depuis
les années 1930, le Western est un marché lucratif. « Et parmi quelques autres fantômes, le Kid est
devenu une figure incontournable, un résumé de la vie de la frontière, un condensé de l’Amérique,
un mythe mondial », résume Vuillard.
L’Amérique de l’époque préfigure celle d’aujourd’hui, une fable des inégalités qui reflète « la réalité
de notre monde », car comme nous le rappelle l’auteur : « les États-Unis ne sont décidément pas
comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages. » Billy the Kid, malgré sa
courte existence, résume une période qui a permis de s’enraciner dans cette terre colonisée.
Pourtant, le Kid est à contresens du roman national. Alors qu’on l’imagine à la conquête de l’Ouest,
Billy fuit la civilisation et la société en marche. Les protagonistes qu’on nous présente existent dans
un territoire qui ne voudra bientôt plus d’eux, rattrapés et emportés par le saint Progrès.
Certains de ses acolytes ont vu la fin de cette aventure. Et peu d’issues possibles à l’époque : soit on
meurt jeune et pauvre en truand, soit on vit assez longtemps pour se ranger, du côté de la loi et de
l’ordre pour beaucoup, et dans l’anonymat prolétaire pour certains.
Les vrais bandits
Derrière la légende, il y a une mécanique que Vuillard démonte pièce par pièce. La conquête de
l’Ouest n’est pas seulement l’affaire des cowboys. Corruption, intérêts, monopole… d’autres bandits,
plus puissants et rusés encore, s’engouffrent dans les failles d’un territoire trop vaste pour être
gouverné. Billy et ses compagnons, comme l’explique l’auteur, étaient en réalité « des employés. Des
employés assez libres — c’est pour ça… Mais des employés qui courent le risque de se faire tuer
puisqu’ils doivent, de temps en temps, abattre, faire peur, intimider, rançonner. » Leurs patrons, eux,
restent dans les bureaux.
Le patron de la bande adverse, celui qui l’emporte — car Billy est du mauvais côté — est un avocat de
Santa Fe : Thomas Benton Catron. Son cabinet règne sur le Nouveau-Mexique. « La continuité de la
vie féodale par d’autres moyens », écrit Vuillard dans le livre. La suite est à la mesure du cynisme
tranquille du pouvoir : Catron finit sénateur des États-Unis. Son cabinet existe encore aujourd’hui,
spécialisé en immobilier. Et l’un de ses descendants, rapporte Vuillard avec ironie, était récemment le
mécène de l’opéra de Santa Fe. « En deux générations, l’odeur de la poudre a eu le temps de
s’évaporer. »
Quant à Pat Garrett, l’assassin de Billy devenu shérif élu, Vuillard s’attendait à trouver des urnes
bourrées, des procédés brutaux dignes du Far West. Il a trouvé autre chose : « Une élection comme
les autres. » Des notables qui se réunissent, désignent le bon candidat pour la loi et l’ordre, lui
écrivent son discours, font le tour des alliances.

Maîtres et vassaux
À Metz, Vuillard pose les termes d’une réflexion qui dépasse largement le XIXe siècle américain,
remontant jusqu’à la nature même de la littérature. Depuis la Révolution française, dit-il, « la
littérature, c’est le nom d’un rapport de lutte, d’affrontement, plus ou moins sourd, plus ou moins
aigu, avec le pouvoir. » Et aujourd’hui, le centre de ce pouvoir est en Amérique. Ce qui rend le silence
des littératures étrangères sur les États-Unis d’autant plus troublant — et significatif. Son éditrice
américaine le lui rappelle : « Ecrire sur les États-Unis c’est emmerdant, les Américains détestent
qu’on écrive sur eux. » Vuillard commente : « Les maîtres n’aiment pas que leurs vassaux écrivent
sur eux. »
Les Orphelins est un acte de résistance littéraire. Le diagnostic que Vuillard tire de son immersion
dans l’Ouest du XIXe siècle est sombre et actuel. Nous vivons, dit-il, « une régression sociale
manifeste et planétaire » où la concentration des richesses s’accroît, les inégalités se creusent, et « la
liberté elle-même régresse. »
La liberté vaine des sans-grades, la violence structurelle des puissants, le mythe fabriqué pour
masquer la réalité sont à retrouver dans cette histoire des États-Unis, et du monde autour.
Les maîtres n’aiment pas que leurs vassaux écrivent sur eux