Dans le prolongement d’une proposition de loi récente, une pétition demande l’organisation d’un référendum pour retrouver l’ancienne région Lorraine. En vigueur depuis le 1er janvier 2016, les nouvelles grandes régions font encore débat. État des lieux d’une réforme qui divise au sein du Grand Est.


Tout commence le 6 octobre 2017 lorsque deux sénateurs, Christine Herzog et Jean-Louis Masson, déposent une proposition de loi. L’objectif est simple : que “les électeurs d’une région supprimée en 2015 puissent en obtenir le rétablissement par référendum”. Dans son sillage, le média indépendant BLE Lorraine et le collectif La Lorraine ne doit pas disparaître lancent une pétition sur le site Change.org. Soutenue par le Parti Lorrain (PL) et par plus de 1 500 signataires, elle demande « la fusion [des quatre départements] en une Collectivité Territoriale Unique de Lorraine ».

La démarche de Thomas Riboulet, président du PL et de BLE Lorraine, peut sembler marginale. D’autant plus qu’il ne jouit pas d’une grande notoriété. Aux dernières élections législatives, évincé par le rouleau compresseur La République en marche (LREM), il n’a totalisé que 230 voix sur la circonscription de Metz 2. Belkhir Belhaddad, député LREM de la première circonscription de Moselle, souligne tout de même la légitimité de sa démarche, affirmant qu’en démocratie, « chacun à la droit de revendiquer ses convictions ».


Une fusion coûteuse

Dans une interview récente accordée au Républicain Lorrain, Thomas Riboulet avançait deux arguments en faveur du retour à l’ancienne région. D’après lui, cela ouvrirait notamment la voie à de sérieuses économies, la Cour des Comptes ayant souligné des surcoûts liés à la fusion des régions. Le rapport en question, intitulé Les finances publiques locales 2017, dit en effet la chose suivante :

« La mise en œuvre de la réforme territoriale devrait exposer les collectivités locales à des coûts de transition, voire à des surcoûts potentiellement pérennes » (page 66).

« Dans l’immédiat, c’est tout sauf une économie de coûts », confirme Belkhir Belhaddad. Ce dernier précise néanmoins que des évolutions seront perceptibles sur le long terme. François Laval, directeur du campus Science-Po de Nancy, appuie l’analyse du député : « Quand vous faites une réforme, vous ne la faites pas pour les prochaines années ou pour les prochains 18 mois ».

L’universitaire n’est pas tendre pour autant avec la réforme territoriale. Ce projet, « très mal expliqué » selon lui, a été présenté pour « soi-disant aboutir à des économies de fonctionnement ». « Le problème, c’est qu’ils ont gardé le même nombre de conseillers régionaux […] pour éviter une trop vive levée de bouclier de la part des élus » explique-t-il. La politique n’est pas une entreprise privée, « vous ne pouvez pas dire on a regroupé et on supprime 20 % du personnel » affirme François Laval.


Le Parti Lorrain ne fait pas cavalier seul

Autre argument du Parti Lorrain : le retour à l’ancienne région serait synonyme de cohérence entre administration et identité culturelle, géographique. Pour le directeur de Science-Po Nancy, le Grand Est n’est qu’une « dénomination administrative » et rien n’empêche de vanter les mérites d’un territoire en son sein. Mais cette revendication n’est pas un cas isolé. Le directeur mentionne l’Alsace qui aurait pu avoir « le même statut que la Corse ». Dès le 1er janvier 2018, l’île de beauté passera du statut de « collectivité locale » à celui de « collectivité à statut particulier ». Une dérogation qui permet, notamment, d’avoir sa propre personnalité morale (obligatoire pour agir en justice) et de s’administrer librement (autonomie financière, propre conseil d’élus, etc.).

François Laval raconte que « Les alsaciens avaient tenté cette stratégie au moment du référendum sur la fusion des départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin [le 7 avril 2013] ».

Alors que les Bas-Rhinois avaient majoritairement voté pour (67%), le non l’avait emporté chez les Haut-Rhinois avec 55,74% des suffrages exprimés. « Du coup, pas de comité départemental unique […] donc ils ne pouvaient pas prétendre au même statut que la Corse » poursuit-il. Encore récemment, dans L’Alsace, les élus de Colmar défendaient la fusion du Haut-Rhin et du Bas-Rhin. Selon François Laval, « la nouvelle stratégie va être […] une expérimentation demandée à l’État [pour] exercer les compétences des départements uniquement dans la région. Le Grand Est déléguerait ses compétences à ce nouveau département alsacien ».


Entre identité régionale et européenne

Avec plusieurs identités au sein d’une même grande région, le sentiment national voire européen semble relégué au second plan. Ironie du sort, c’est au nom de l’Europe que la réforme fut menée. « On est intégré dans un espace politique européen, avec des politiques régionales européennes » explique François Laval. Nos régions devaient se rapprocher « des Länder allemands […] pour qu’elles comptent plus dans le cadre des politiques régionales européennes ». De son côté, Belkhir Belhaddad met l’accent sur la mutualisation des savoir-faire et des pratiques afin d’« éviter des redondances sur un territoire d’organismes qui font exactement la même chose ». La grande région « c’est faire se rencontrer des gens et faire partager des projets communs » explique le député.

De bien belles valeurs qui sont pourtant encore loin de faire l’unanimité.

Alexis Zema