Pour son septième long-métrage, Anoushka signe une comédie musicale libre, joyeuse, engagée et très feel good : Chronique d’un été. Rencontre avec la réalisatrice.
Connue pour ses films érotiques engagés, la cinéaste Anoushka offre au public un septième long métrage différent de ses précédents, « un film de genre dans le genre » comme elle le dit. Un film sensuel sur le corps et l’esprit… sous forme de comédie musicale. Un genre assez rare dans le domaine du film pornographique. Anoushka confie : « La démarche est complètement différente. Dans l’écriture, le travail, la post-production, ça m’a pris beaucoup plus de temps que les précédents films. Notamment parce qu’il y a de la musique, et des chorégraphies, entre autres ». Un nouveau film qui bouscule les codes, tout en restant ancré dans les valeurs véhiculée dans tous ses autres films.
Un pari complètement fou
La musique et la danse ont toujours infusé les films de la réalisatrice : « Je travaille la mise en scène autour du corps. Forcément, la danse fait partie de cette mise en scène-là. Je considère la sexualité comme une danse à deux, ou à plusieurs. C’est une alchimie qui se crée, un échange. Le fait de filmer de la danse, ça fait sens avec le reste de ce que je filme. » Alors que des séquences de danse parsemaient déjà ses films, Anoushka avoue qu’elle n’avait pas encore eu le courage de se lancer dans une comédie musicale : « Je pense que c’est arrivé avec une forme de maturité artistique. Je n’y étais pas prête avant, parce que c’est un gros enjeu et très compliqué à mettre en place. Avec mon équipe, je pense qu’il nous fallait déjà aborder plein d’autres sujets de façon différente pour pouvoir avoir les épaules de créer une comédie musicale. »
En 2024, Anoushka signe Chaos. Un film traitant des violences conjugales et de la relation toxique dans les couples. Elle confie : « J’essayais d’aborder avec beaucoup de douceur un sujet qui restait quand même assez lourd. Le faire était une chose, très cathartique, qui m’a fait du bien. Ensuite, J’ai porté Chaos en festival, ce qui a été très lourd, parce que beaucoup de gens ont été très émus, ont pleuré, ont partagé leurs douleurs, leurs expériences. C’est ça qui est magique dans le cinéma, c’est que ça ouvre les dialogues et c’est génial. Mais ça me ramenait à chaque fois à cette lourdeur et pour le prochain, il fallait que ce soit le film de la joie. », exprime-t-elle avec le sourire.
Ainsi, à travers ce nouveau film, Anoushka souhaite amener du rire, et la possibilité de rire de l’intime. Elle explique : « Mes autres films étaient plus des comédies dramatiques. Toujours très ancrées dans des sujets forts, féministes, mais plus sous un axe de drame. Là, on prend le contre-pied. Toujours ancré et aligné avec les valeurs qu’on développe, mais sous un côté beaucoup plus fun, joyeux, et avec beaucoup de paillettes et de musique ». A travers Chronique d’un été, Anoushka voulait « montrer une sexualité feel good, joyeuse, simple, où tous les corps sont beaux, où ça rit, où c’est simple, où on n’est pas orienté vers de la performance, on est vers quelque chose de doux et qui donne vraiment envie de sourire. » Il s’agit aussi d’un film de la réconciliation, qui appuie le constat que « la révolution féministe ne se fera pas sans les hommes, et qu’un changement est nécessaire. ». Dans son film, Anoushka a d’ailleurs imaginé une Maison des hommes meilleurs, où les individus payent pour apprendre à se déconstruire. Une idée qui mériterait d’exister dans la vie réelle.
Le film met d’ailleurs la ville de Metz à l’honneur. Messine d’origine, Anoushka consacre toujours un ou deux plans de la ville dans ces films. Dans Chronique d’un autre été, des endroits emblématiques de la ville, très cinématographiques, comme l’Esplanade ou le bar la Dame Jeanne, ont droit à leur séquence : « Dans tous mes films, il y a toujours un petit passage sur Metz, parce que c’est ma ville de cœur, la ville dans laquelle je vis, et dans laquelle je reviens toujours. » Un ancrage territorial important pour elle et son équipe, qui vient quasiment en majorité de Metz. « Pour moi, c’est vraiment important de pouvoir montrer celle que j’appelle la plus belle des villes ».
Inquiète pour l’avenir
Au-delà de son travail artistique, la réalisatrice s’inquiète du contexte sociétal : « Ça fait plus de dix ans maintenant que j’essaye de véhiculer d’autres regards, de casser les stéréotypes et de montrer de la diversité, d’être inclusive et de porter un autre regard sur les sexualités et les corps. De là à dire que ça va devenir la norme, non je n’y crois pas une seule seconde ». Anoushka déplore une société patriarcale, qui véhicule énormément d’injonctions et souligne : « Ce n’est pas forcément la faute de la pornographie. On a tendance à mettre tous les mots sur le porno mais ce n’est qu’un miroir de la société dans laquelle on vit. »
Inquiète de la montée du masculinisme, des trade-wives sur les réseau sociaux, du retour des stéréotypes d’ultra-minceur comme définition de la beauté, notamment dans les défilés où la diversité semble avoir été oubliée, elle doute d’un changement des mentalités : « J’ai de gros doutes sur le fait que ça puisse changer présentement. Il y a quelques années de ça je me réjouissais que les choses bougent, qu’on arrive à une société un peu plus équilibrée. Aujourd’hui, je suis très inquiète. Je ne suis pas pessimiste non plus parce que je crois quand même en la nouvelle génération. Mais je ne suis pas naïve, on vit dans une société qui pour l’instant est en train de reculer. »
Un parcours lié à Canal +
C’est il y a plus de dix ans qu’Anoushka commence à travailler dans le milieu des sexualités, Après son école de cinéma et des projets personnels, elle se lance : « Je voulais raconter mes propres histoires, alors j’ai contacté Canal + en leur présentant un projet. » Son premier film, Gloria (2017) a bien fonctionné et a énormément plu. Depuis, « il y a une relation de confiance qui s’est tissée au fur et à mesure des années, et j’en suis aujourd’hui à mon septième film ». Tout ça, c’était avant Bolloré : « C’est assez fou de se dire que c’est Bolloré qui subventionne le porno féministe. La contradiction est plus dans leur sens à eux que dans le mien, car je considère Canal comme une porte ouverte sur un public qui m’est inaccessible à moi en tant que réalisatrice seule. C’est ma porte ouverte, je pose mes idées, les gens les prennent, ne les prennent pas, au moins le discours est posé sur la table. Mais maintenant, les lignes éditoriales des diffuseurs se durcissent fortement. »
Alors qu’Anoushka est la première réalisatrice à faire figurer un acteur transgenre dans un film Canal, elle confie : « Au-delà de la difficulté existante d’aborder certains sujets, il est de plus en plus compliqué d’aborder ceux sur les sexualités. ». A noter qu’en 2025, les financements du groupe Canal +, qui reste le premier financeur du cinéma français, ont baissé de 13,7% (source : CNC). Face à cela, Anoushka appréhende : « Autant dire que nous derrière la case explicite, ça va être aussi compliqué ».
Difficultés rencontrées
Alors que les difficultés à monter des projets autour de la sexualité est déjà compliqué et le sera davantage, à son avis, dans les années à venir, le personnage de Lola, dans Chronique d’un été, fait quelque peu écho à Anoushka : « Quand je l’ai écrit, ce n’était pas du tout dans cette optique là, mais après les retours que j’ai eus et quand on a tourné le film je me suis dit : c’est vraiment mon alter ego ! ». Un certain parallélisme se tisse entre la réalisatrice et le personnage de Lola, qui rencontre elle aussi la difficulté de monter un projet, se heurte à des rencontres de personnes parfois complètement lunaires ou d’hommes très boomers. A travers Lola, Anoushka voulait montrer comment tenir sa ligne de valeurs sans faire de compromissions et d’aller au bout de ton projet ».
La plus grosse difficulté reste avant tout financière. 45 000 euros pour réaliser un long métrage d’1h30. Un petit budget qui met en valeur l’abnégation de l’équipe : « Quelque part, c’est ça aussi la magie du cinéma pour moi, c’est d’avoir une équipe forte, avec laquelle je travaille depuis quasiment les débuts, idem pour mon casting, et qui vont se lever à l’aube pour des journées de 12h, tous les jours, avec le sourire, la bonne humeur, et l’envie de raconter une histoire. » Des passionnés donc, alignés aux valeurs défendues par Anoushka.
Une bataille éthique et sociétale qui se mène sur tous les fronts
Les films d’Anoushka sont à retrouver sur sa plateforme, anouchkamovies.com. Une plateforme qui fait écho à l’émergence du cinéma pornographique payant. Le site fonctionne sous forme d’abonnement, résiliable à tout moment. « L’objectif, c’est de pouvoir permettre à tout le monde d’accéder à ce contenu, en payant quand même un minimum. » Car comme le souligne la réalisatrice : « on ne peut pas demander à avoir du porno, ou autre chose d’ailleurs, qui soit éthique et responsable, sans payer un minimum pour les voir. » Une manière pour la cinéaste de contribuer à la nécessité d’une rémunération pour un cadre de fonctionnement correct et éthique.
Soucieuse du tournant que prend la société, elle s’étonne du grand écart de valeurs qui persiste de nos jours : « Ce qui m’inquiète le plus, c’est la montée du masculinisme, et on le voit même dans votre génération. La bataille se mène sur tous les fonds et moi, j’ai déjà fait une grosse partie. Maintenant, il me semble importante que les autres générations se lèvent et continuent le combat. Et je suis persuadée qu’il n’y a que la pédagogie qui permettra l’évolution des choses. »
« Pour moi, l’intime est politique »
Anoushka explique : « Pour moi, l’intime est politique. Si tu fais de la politique, il faut que tu adaptes ton discours pour qu’il puisse passer. C’est ce que je fais avec Canal+. Je fais aussi des compromis, mais je garde mes valeurs. J’adapte un discours qui puisse passer dans cette case-là, et toucher justement une catégorie d’hommes pour les éduquer. » Alors que dès les années 70, lors de la naissance du porno féministe, une certaine éducation, pédagogie sur le corps des femmes, sur l’asexualité, etc., a été mise en place, Anoushka constate qu’aujourd’hui, « finalement, j’en suis encore là. C’est dire quand même que c’est lent. » . D’où la nécessité d’une pédagogie. A son échelle, elle contribue à cela. A travers son autre profession, celle de coordinatrice d’intimité, elle explique lors de ses interventions quel est son travail, en quoi c’est important et crucial, avec un franc sourire et en prenant sur soi : « Je pense qu’il n’y a que comme ça qu’on pourra faire un peu bouger les mentalités. »
C’est avec peine qu’elle constate un recul de notre société actuelle : « On le ressent déjà un an avant les présidentielles. C’est de plus en plus difficile de parler des sujets qui touchent au corps, aux sexualités, à la diversité, à l’inclusivité. Autant dire que si l’extrême droite passe, ça sera une catastrophe générale, et pour le milieu artistique : Tout ce qui est transidentité, diversité des corps, ou autre sexualité que la dominante hétérosexuelle, tout cela va être très compliqué à aborder. » Elle constate qu’il est déjà de plus en plus difficile d’aborder les sexualités. Elle donne pour exemple : « Pour mon film, j’ai demandé à des gros comptes sur Instagram relayer sa sortie. Ce qu’on me dit, c’est qu’en ce moment, parler de sexualité, c’est tendu. Ces personnes disent se prendre des rafles de l’extrême droite. Elles se limitent. »
De cet entretien ressort l’importance de parler des représentations de l’intime à l’écran, d’ouvrir des débats sur ça, de créer des espaces pour en parler. Surtout, dans le contexte actuel dans lequel on vit. « On ne sait pas si, dans un an, ce sera encore possible de parler des sexualités, des corps, de la diversité. C’est un sujet qui est profondément important. Et qui fait lien avec plein d’autres choses. », résume Anoushka.
Pour l’instant, la réalisatrice est en réflexion post-film : « Chronique d’un été, c’était un an et demi de ma vie. J’ai surtout besoin de vacances. » Pour l’avenir, l’objectif est de travailler davantage comme coordinatrice d’intimité. Elle sera bientôt certifiée par SAG-AFRTA, syndicat américain canadien apportant une reconnaissance internationale de son métier. Elle témoigne des réticences à cette profession émergente, pourtant plus qu’importante : « Il y a beaucoup de réalisateurs et réalisatrices, et essentiellement quand même des hommes, qui ont tendance à penser qu’on va casser le lien de confiance, qu’on va être une contrainte pour leur créativité, alors qu’on est simplement un relais qui va supporter leur vision, en respectant toutes les parties prenantes. Toutes ces mentalités-là ont la peau dure quand même, même si ça évolue. Maintenant plein de gens se disent qu’il faut qu’on puisse s’assurer d’un consentement libre, éclairé, enthousiaste, etc. C’est important d’avoir une personne qui est en dehors des enjeux et des dynamiques de pouvoir. »
Qu’elle porte la casquette de réalisatrice ou de régulatrice éthique dans l’intime, Anoushka est toujours guidée par ce qui compte le plus pour elle : la transmission de valeurs.
Le septième court-métrage d’Anoushka sera diffusé au Klub, à Metz, le jeudi 2 avril. Le film sera également projeté à Paris le 10 avril. Il fera également l’ouverture du Porn Film Festival de Vienne le 16 avril.
Mya Brout