Depuis quinze ans et les élections législatives de 2007, les partis écologistes de l’Est se rapprochent peu à peu de l’obtention de sièges à l’Assemblée nationale. Les Verts se fondent dans le paysage politique du Grand Est, lentement, faute de personnalités charismatiques et de cohésion entre les mouvements.

Sandra Regol. Son nom résonne triomphalement pour tous les militants écologistes du Grand Est. Élue députée de la 1ère circonscription du Bas-Rhin aux législatives de juin dernier, elle est la première candidate du parti a obtenir un siège à l’Assemblée nationale dans la région. La secrétaire nationale adjointe d’Europe Écologie Les Verts (EELV) depuis 2019, fait depuis partie du groupe écologiste le plus important que l’hémicycle ait jamais connu avec 23 élus. L’exploit est d’autant plus retentissant qu’aucun candidat du parti n’était parvenu à être élu aux élections législatives précédentes en 2017. 

Cette victoire n’aurait néanmoins pas été possible sans l’union des autres principaux partis de gauche derrière Sandra Regol. En se présentant sous la bannière de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES), la candidate écolo ne s’est pas retrouvée en concurrence directe avec d’autres candidats issus du même côté de l’échiquier politique.

Ce n’est pas la première fois que les écologistes s’allient avec d’autres partis de gauche pour les législatives. Il y a dix ans, EELV et le parti socialiste (PS) avaient formé une alliance pour les élections législatives de 2012. Cette année-là, plus de 300 candidats issus de cette union gagnent leur place au palais Bourbon. Parmi eux, 18 sont issus d’EELV dont certaines figures emblématiques du parti comme Cécile Duflot, Noël Mamère, Barbara Pompili ou Denis Baupin. 

S’unir ou périr

Pour la première fois, les écologistes ont pu constituer, en 2012, un groupe parlementaire à l’Assemblée mais cinq ans plus tard, c’est la douche froide. Aucun écologiste n’est élu député aux législatives de 2017. Entre le raz de marée de La République en Marche (LREM) et l’effondrement de la gauche mais surtout l’absence de coalition avec les autres forces de la gauche du spectre politique , le parti perd tous ses sièges. Sans alliance cette année-là, les partis écologistes ne dépassent les 3% de voix obtenues que dans cinq circonscriptions sur les 49 que compte la région.

Les Verts ont-ils appris de cette débâcle ? Cela semble être le cas lorsqu’on voit les bénéfices qu’ils ont pu tirer de leur présence sous l’étiquette NUPES en 2022, obtenant 23 sièges de députés, un record pour le parti. En plus de Sandra Regol, cinq autres candidats de la NUPES issus des autres partis de gauche ont été élus dans la région. Les coalitions semblent être le seul moyen pour les partis écologistes de se faire une place dans les élections au scrutin majoritaire comme aux législatives. “On le voit sur un département comme l’Aube, si on y va tout seul chacun dans son coin, on ne dépasse pas les 4 ou 5 %”, commente Laurent Spagnesi, candidat EELV de la NUPES arrivé 4ème dans la 1ère circonscription de l’Aube en juin dernier. “Si on y va ensemble, on commence à faire 15%, on l’a vu aux départementales, on le voit aux législatives, on gagne 10 points, au moins.”

La NUPES, l’opportunité en or pour les écologistes

Le problème d’une alliance comme la NUPES pour les écologistes, est le risque de voir leurs idées noyées parmi celles des autres partis et de faire du combat écologiste un enjeu secondaire de la coalition. D’après Eliane Romani, conseillère régionale et présidente du groupe Les Écologistes à la Région Grand Est, les députés fraîchement élus il y a quelques mois n’ont pas rangé leurs convictions au placard une fois entrés dans l’hémicycle. “Ce n’est pas parce qu’on est opposant qu’on est plus écologiste et ce n’est pas parce qu’on est écologiste qu’on est opposant”, tempère-t-elle.

Les 23 élus Verts n’auront pas le temps de se reposer selon elle, les enjeux écologiques risquent bien de marquer le deuxième quinquennat Macron mais les écologistes disposent d’une force de frappe inédite, “Vu ce qu’il va se passer en matière d’écologie, forcément il faudra qu’ils bataillent, rudement même. Cet accord a été fait pour qu’on ait chacun des élus et qu’on puisse batailler dans le sens du programme qu’on avait élaboré ensemble (celui de la NUPES, N.D.L.R.). Nous n’avons jamais eu une force d’opposition aussi importante puisque le président n’a pas la majorité absolue.”

Selon elle en revanche, toutes les élections ne se prêtent pas aux alliances. Celles-ci doivent avoir lieu uniquement lorsqu’elles sont une nécessité pour mener au mieux la lutte écologique. « Ça dépend beaucoup du mode électoral et de la séquence dans laquelle on est”, résume-t-elle, “Après les résultats de la campagne présidentielle, qui a été très mauvaise pour les écolo, c’était catastrophique pour tous les partis de gauche et donc il y avait une nécessité presque technique de s’assembler pour avoir des députés. C’est ce qui a été fait, et c’est pour ca que les écolos comptent aujourd’hui le plus grand groupe à l’assemblée qu’on ai jamais eu. Dans cette circonstance là c’est une nécessité mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple, quand il s’agit d’une élection à la proportionnelle, il n’y a pas de nécessité de s’assembler puisque les résultats électoraux sont proportionnels aux forces de chacun.”

Mais une coalition en trompe l’œil

Selon un sondage Ipsos-Steria, interrogeant les français sur leurs préoccupations pouvant influencer leur vote à la présidentielle, les questions environnementales faisaient partie des principales préoccupations d’entre eux. Mais alors, pourquoi Yannick Jadot n’a-t-il pas obtenu plus de voix ? Entre le contexte géopolitique, du pouvoir d’achat ou les volontés des électeurs de faire barrage à certains candidats, les raisons potentielles étaient nombreuses. La démocratisation des questions écologiques a pu être également un frein aux partis écologistes. Lorsque l’on regarde les programmes politiques de tous les candidats à l’élection présidentielle ou aux élections législatives, chacun tente d’intégrer l’écologie à sa manière. Les Verts n’ont ainsi plus le monopole des enjeux environnementaux. 

Le risque des coalitions pour les partis écologistes peut être de penser que les résultats qu’ils ont obtenus aux législatives de 2022 sont représentatifs de l’adhésion des citoyens à leur cause comme le souligne Etienne Criqui, politologue et professeur de sciences politiques à l’université de Lorraine.

“C’est toute une coalition qui fait gonfler certains résultats, il y a des écolo qui ont été investis par la NUPES, et qui n’avaient pas d’autres candidats sur leur gauche. Ils ont fait de bons résultats, mais ça ne traduit pas forcément l’implantation réelle du mouvement écologiste sur le terrain.”

Etienne Criqui, politologue et professeur de sciences politiques à l’université de Lorraine

C’est un problème commun à la plupart des zones rurales. Des personnalités politiques sont souvent implantées depuis parfois des dizaines d’années et sont un frein à la percée des écologistes dans la région.

Une herbe plus verte ailleurs 

A la différence des Verts, les partis traditionnels, eux, disposent de véritables figures implantées politiquement depuis parfois des lustres, notamment à droite, à l’image de Charles de Courson, député de la 5e circonscription de la Marne. Cet ancien soutien de Jacques Chirac a été réélu dès le premier tour le 12 juin, pour briguer un septième mandat consécutif. En place depuis 1995, l’ancien de l’UMP et des Républicains, Jean-Luc Warsmann, a lui aussi étendu son hégémonie en remportant une sixième fois son siège dans la 3e circonscription des Ardennes (il avait été élu en 1993 en tant que suppléant de Claude Vissac, décédé en 1995, N.D.L.R.). Dans ces bastions de la droite, les partis écologistes semblent résignés à s’y imposer en n’envoyant au front que des « petits candidats », non investis par les grands mouvements. En témoigne le 1er tour de ces deux circonscription où ils pointaient respectivement à 15,39 points et 16,14 points de pourcentage de voix rapportées au nombre d’inscrits.

Et lorsque les pontes de la politique locale déraillent, les Verts n’arrivent pas à en profiter, à la différence du Rassemblement national (RN). Élu six fois de suite dans la 2e circonscription de la Haute-Marne et candidat à un septième mandat, François Cornut-Gentille (LR) a cédé au second tour face à Laurence Robert-Dehault (RN) quand Ingrid Viot (NUPES) se classait loin, à 12,6 points de la qualification. Des fortes personnalités absentes dans le Grand Est, notamment chez EELV. “Pour l’instant, je ne vois pas vraiment de personnalités marquantes. Il n’y a personne avec cette aura qui pourrait emmener un vote avec elle, analyse Laurent Spagnesi. Il y a bien eu des tentatives, aux régionales avec Eliane Romani par exemple (arrivée 3e tour du 2e tour en 2021, N.D.L.R.) mais ce sont des notoriétés locales, liées à Strasbourg ou à la Lorraine. En Champagne-Ardennes, elle est inconnue. Le vote français est comme ça. Les électeurs votent pour une personnalité ou pour la personnalité derrière un candidat comme le Rassemblement national, qui surfe sur l’image de Marine Le Pen.

« C’est l’une des failles du système politique français, qui ressemble parfois trop à un concours de beauté.”

Laurent Spagnesi, candidat EELV aux législatives 2022 dans la 1ère circonscription de la Marne

Un manque de notoriété locale induit par un manque de charisme à la tête des partis verts. Force est de constater que ni Yannick Jadot, ni Sandrine Rousseau ne font le poids face aux Macron, Le Pen ou Mélenchon.

“Baroin c’est un peu le passé”, mais les Verts ne sont toujours pas le présent

La finalité est la même dans l’Aube, forteresse fissurée du ténor de la droite, François Baroin, emblématique maire de Troyes. Sur les trois circonscriptions d’un département où Les Républicains – et l’UMP avant eux – ont longtemps fait régner leur hégémonie, à l’exception de la période 1981-1993, où la 3e circonscription fut “un temps dirigée par une belle union de la gauche” (Spagnesi), deux ont basculé en faveur du Rassemblement National. Si le navire Baroin tangue, ce ne sont pas les écolos qui l’ont fait chavirer.

Mais Laurent Spagnesi entend bien entamer un travail de sape, sûrement pour tenter un nouvel abordage. “Baroin, c’est un peu le passé maintenant. On doit avoir un dialogue avec les personnes qui vont lui succéder plutôt qu’avec lui, alors qu’il évolue très lentement vers l’écologie, précise le candidat des Verts. Celle qui était sa candidate sur ma circonscription était plus jeune, alors on peut débattre. C’est plus facile car elle est d’une génération qui voit les problèmes qu’elle aura à vivre dans 20 ou 30 ans. Et puis, il faut aussi arrêter d’être dans une opposition totale avec les élus en place, faire preuve de responsabilité. Ce sont des personnes élues, donc légitimes. Il faut aussi savoir les faire avancer et essayer de les faire venir sur notre propre terrain.” Motif d’espoir pour la gauche, l’ancien socialiste Dominique Potier (DVG) vient d’être réélu pour la deuxième fois de suite dans la 5e circonscription de Meurthe-et-Moselle. Le plus long mandat d’un homme de gauche depuis quelque temps désormais.

Des Verts sans régularité électorale

Fondé en 2010, par la fusion du parti français Les Verts (existant depuis 1984) et du mouvement européen Europe Écologie, EELV paye ainsi sûrement sa jeunesse aux yeux des électeurs, son inexpérience, peut-être, face aux grands partis traditionnels, pourtant bousculés par l’éclatement politique provoqué par Emmanuel Macron en 2017.

Traditionnellement à droite, la région (agglomérat de l’Alsace, de la Lorraine et de la Champagne-Ardennes) est désormais éparpillée façon puzzle. S’y retrouvent les macronistes et leur 21 sièges (comme en 2017), la droite (9 députés LR contre 42 en 2007 ; 4 députés divers droite), le Rassemblement national et ses neuf premiers députés dans le Grand Est et les six places obtenues par la gauche (5 députés de la NUPES, 1 député divers gauche). Dans tout ce gloubiboulga, une seule élue écologiste sur quarante-neuf possibilités. Le constat est sans appel : l’écologie ne s’implante pas de manière durable dans les différents scrutins. 

Les Verts ont pourtant réalisé quelques coups d’éclats retentissants, sur la scène européenne d’abord, avec des “résultats significatifs en 2009 et en 2019 (respectivement 14 et 13 sièges obtenus au Parlement européen, N.D.L.R.)” souligne le politologue Etienne Criqui. Puis lors des municipales de 2020, décrochant la mairie de plusieurs grandes métropoles, dont Lyon, Grenoble, Tours, Besançon et puis Strasbourg. “A l’occasion d’un scrutin, les électeurs vont pouvoir voter écolo lors des européennes sans forcément le réitérer lors d’une élection présidentielle ou législative », abonde Etienne Criqui.

« Le vote écologiste est quelquefois perçu comme un vote sympathique, pas comme un vote d’adhésion permanent.”

Etienne Criqui, politologue et professeur de sciences politiques à l’université de Lorraine.

Un constat vérifié en 2022. La présidentielle fut cataclysmique pour Yannick Jadot, les législatives ont à peine sauvé des meubles esquintés, prêts pour la récup’. “C’est un parti très volatile. On a des gens qui rentrent, qui sortent, des personnalités qui arrivent et qui repartent et ça c’est un petit peu incongru,” appuie Laurent Spagnesi, quand Éliane Romani préférait pondérer : “Il n’ y a pas de déclin du vote des verts. Les Verts sont un jeune parti, il n’a pas décliné, il ne réussit pas à l’élection présidentielle je l’admet mais il n’a pas décliné.”

Déclin ou simple raté, le vote écologiste semble toutefois pouvoir s’appuyer désormais sur un ancrage urbain nouveau, qui découle sûrement des municipales 2020. “Si on regarde à l’élection présidentielle, Yannick Jadot a de meilleurs scores dans les grandes villes, bien meilleurs que par rapport à la moyenne nationale, soulève Etienne Criqui. Europe Écologie les Verts est très présent dans les grandes villes, avec des militants sur le terrain qui ne le sont pas dans les campagnes. D’autre part, on remarque la sociologie de l’électorat vert, un électorat relativement bourgeois, éduqué que l’on trouve dans les très grandes villes mais pas dans les petites villes. Les succès écologistes, que ce soit à Bordeaux, Strasbourg ou Poitiers traduisent bien cette implantation dans les grandes villes et l’adéquation entre la sociologie des villes, qui se sont parfois « boboïser » et le discours écologiste.” 

Il n’est pas étonnant de voir que les zones urbaines récoltent les meilleurs scores. C’est ainsi que sur la carte “Scores des partis écologistes au premier tour des élections législatives de 2022 dans le Grand Est”, les circonscriptions attenantes aux villes de Reims et Châlon-en-Champagne dans la Marne, Troyes dans l’Aube, Nancy dans la Meurthe-et-Moselle, Metz dans la Moselle, Mulhouse dans le Haut-Rhin et surtout Strasbourg dans le Bas-Rhin apparaissent comme les zones les plus foncées. C’est d’ailleurs dans la 1ere circonscription de la capitale de l’Europe que Sandra Régol a été élue, boostée par la maire verte Jeanne Barseghian, en Alsace, terre propice au vote écolo de par sa proximité avec l’Allemagne “où les écologistes ont un poids et une incidence réels sur le vote” complète Laurent Spagnesi. En dehors des grandes villes, les écologistes se sont aussi appuyés sur le sillon mosellan qui oscille entre la gauche et l’extrême droite. Ancien terrain minier et industriel, très prolétaire et ouvrier, cette zone a vu triompher quatre des six élus de gauche à l’Est, autour également de la circonscription de Dominique Potier.

Le défi de l’avenir

Cette dualité entre réussite urbaine et néant rural n’est pas seulement une affaire d’idéologie bobo ou bourgeoise. Pour M. Spagnesi, candidat à la députation dans la 1ère circonscription de la Marne, les prétendants écologistes à l’Assemblée ne sont pas allés “assez au devant du monde rural et agricole”. Il ajoute : “il n’y a pas eu un travail de fond suffisant de la part des écolos de la région et des départements pour que le vote écolo devienne quelque chose d’acceptable par un certain nombre dans les campagnes.”

Sur la carte, les zones les plus claires correspondent aux grands espaces ruraux, délaissés par les Verts, comme comme la 3e circonscription des Ardennes, la 2e de la Haute-Marne ou encore la 4e de Moselle. Cela peut notamment s’expliquer par une “culture locale fortement liée à l’agriculture”, reprend-il. “Les écolos sont souvent vus comme des empêcheurs, souvent en conflit avec la FNSEA (fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, N.D.L.R.) qui est très implantée dans la région,” illustre-t-il. Concilier écologie et agriculture semble ainsi être le prochain défi des partis verts du Grand Est pour conquérir ses campagnes. Au-delà des conflits existants, les écolos devront se renouveler pour espérer perdurer.

Maxime Lecou, Etienne Marquis, Anna Mazzer-Pirodon, Benjamin Watelle, Abdullah Alhariri