Raphaël Krafft, reporter sans frontières

Journaliste spécialiste des questions migratoires, Raphaël Krafft raconte dans son livre Passeur comment il a aidé deux réfugiés. Portrait d’un aventurier pudique et réservé.

« Vous voulez vraiment faire un article sur moi ? » Lorsque nous l’abordons au sein de la médiathèque Puzzle de Thionville pour une conférence-débat dont il est l’invité principal, Raphaël Krafft est quelque peu surpris par notre démarche. Accoudé à un coin du bar en train de picorer des cacahuètes, ce journaliste de 44 ans prend le soin de saluer toutes les personnes qu’il connait. Non sans une petite pointe d’humour qui semble sciemment le caractériser. Sourire aux lèvres, il accepte volontiers nos avances tout en nuançant : « Vous savez, je n’ai rien à raconter de passionnant. »

Passionnant, il le sera avec sa voix chaude pendant les deux heures du débat autour de son livre Passeur. Il y raconte comment il a aidé des migrants à franchir la frontière franco-italienne en octobre 2015. Une histoire peu anodine pour un journaliste aventurier aux antipodes du microcosme parisien. Là où il réside pourtant, dans le quartier de la Goutte d’or, avec sa femme et ses enfants.

Voyages aux quatre coins du globe 

Raphaël Krafft n’a jamais été bon à l’école, il le dit sans langue de bois : « J’étais mauvais et j’ai vite arrêté. » C’est à cet instant que son histoire débute. La vingtaine à peine, il renonce aux études et entreprend un voyage de deux ans sur le continent américain, à vélo. Un vélo qui ne le quittera jamais le restant de sa vie, y compris pour plusieurs de ses reportages.

Au total, 50 000 kilomètres parcourus, de pays en pays, et surtout, une envie irrésistible de sortir du quotidien : « Je voulais prouver à moi-même que j’étais quelqu’un. » Le journalisme dans tout ça ? Il y tombera un peu par hasard, en produisant des podcasts pour des radios universitaires aux Etats-Unis. Premier sujet : la question des réfugiés palestiniens. Un déclic. S’ensuivent alors des années à vagabonder pour traiter de cette problématique.

Raphaël Krafft devient ensuite correspondant pour Radio France à Ramallah en Cisjordanie, puis à Gaza à partir de 1999. La Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, des zones de fracture qui le transforment complètement. « Cela m’a remis les pieds sur terre », confesse-t-il. « Les gens n’avaient pas de liberté de mouvement, ils ne pouvaient rien faire. »

Il est en Libye au moment où la contestation populaire tente de renverser le Président Mouammar Kadhafi en 2011. Un des événements majeurs qu’il a traité durant ses 20 ans de carrière.

« J’étais confronté pour la première fois dans mon pays à des situations que j’avais vécues ailleurs »

À Paris en 2014, il voit avec stupéfaction la formation de plusieurs camps de migrants, à quelques pas de chez lui, Porte de la Chapelle. « Chaque matin pour aller chercher mon pain, je passais devant eux dans l’indifférence générale. » Un soir, une des radios américaines pour laquelle il collabore l’appelle : « J’étais surpris. Ils étaient au courant de la situation et m’ont demandé de faire un reportage. » Le journaliste fait face à des centaines de personnes demandant de l’aide. « J’étais confronté pour la première fois en France à des situations que j’avais vécues ailleurs. »

Pendant des jours, il se positionne dans ces camps de misère, le téléphone à la main, racontant sur Twitter leurs histoires. Il tente de faire bonne figure : « Vous n’êtes pas sans empathie en voyant toutes ces personnes marquées par la souffrance. Quand je rentrais chez moi, à 300 mètres de là, un sentiment étrange m’habitait. Mais il faut savoir garder une certaine distance pour ne pas céder au militantisme. » Le militantisme, il y reviendra quand nous lui poserons la question s’il se considère oui ou non comme un journaliste militant. À nos interrogations, il répondra d’un ton sûr : « Je suis engagé, pas militant. L’engagement n’est pas du militantisme. L’engagement c’est le choix de ses sujets. »

Lorsqu’il part à la frontière franco-italienne, Raphaël Krafft souhaite écrire un long format sur les passages à cette frontière pour Radio France et l’émission La Fabrique de l’Histoire. Arrivé en octobre 2015 à la gare de Vintimille, il fait la connaissance de Satellite*, un Soudanais qui déjà a tenté de passer la frontière. Touché par son histoire, il se lie d’amitié avec ce charmant trentenaire et rencontre ensuite Adeel. Ensemble, ils décident de passer en France via le Col du Fenestre, niché à 2400 mètres d’altitude.

Un journaliste au service de l’humain

A ce moment précis, Raphaël Krafft fait acte de désobéissance civile en aidant ces réfugiés. « J’ai réagi de façon humaine, c’est certainement illégal, mais sur le moment ça m’importe peu. C’est d’abord une question d’honneur et c’est pour cette raison que j’ai décidé de les faire passer. »

En amont de ce reportage, il envisageait déjà de franchir un des cols de la région. Le but, y faire des photos. Il avait ainsi pris le soin de prendre son matériel de randonnée, qu’il pratique régulièrement pendant ses temps libres. Le journaliste connaît bien la région. Une fois sur le sol français, le plus dur commençait pour les deux réfugiés : « Je les ai accueillis chez moi. Ils ont ensuite demandé l’asile à Nantes. Aujourd’hui, Satellite y vit toujours et Adeel est quant à lui à Lyon. Je suis en contact permanent avec eux. Mais la situation est très difficile », déplore-t-il.

Raphaël Krafft porte également un regard intelligent sur la médiatisation de la crise migratoire : « On veut invisibiliser les migrants. Le regard porté sur eux est parfois extrême. Comme le rappelait François Héran, le plus grand démographe français lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, les migrations c’est comme la respiration, ça existe et ça existera toujours. » Malgré 20 années de journalisme derrière lui et une expérience du monde incroyable, l’homme à la barbe grisonnante et au front marqué ne se considère pas vraiment comme un ponte dans ce domaine.

Il nous glisse même en allumant une cigarette : « Je suis un reporter au ras des pâquerettes. » Une humilité rare que corrobore Bernadette Billa qui a organisé le débat. « C’est une personne pudique. Il ne cherche pas à tirer la couverture à lui. »  Ces traits de caractère, nous les avons entraperçus une fois nos échanges terminés à l’extérieur. Raphaël Krafft s’est empressé de rentrer, s’est assis sur une chaise pour dédicacer son livre et dire d’une voix gênée à une dame : « Vous êtes vraiment sûre que vous voulez une dédicace ?« 

*Satellite est un nom d’emprunt du livre

Thomas Bernier et Anne Damiani