Paye ta pige

Face à la précarité de la condition de pigiste, Nora Bouazzouni, journaliste, traductrice et auteur de « Faiminisme, quand le sexisme passe à table » (2017), révèle les premiers résultats exclusifs de son enquête sur la rémunération des journalistes indépendants, « Paye ta pige ». 

 

Nora Bouazzouni est revenue sur son enquête #Payetapige pendant les huitièmes entretiens du web journalisme à Metz. Photo : Noujoud Rejbi.

 

« Les exemples qui suivent peuvent choquer la sensibilité des plus jeunes journalistes aspirant à une carrière de freelance, ainsi que les personnes non averties » introduit Nora Bouazzouni pour présenter les premiers résultats de l’enquête Paye ta pige. « Et choquer les gens qui sont abonnés à certains magazines »Le ton est donné.

De 50 à 300 euros le feuillet

Faisons-en aux faits. Selon les premiers témoignages reçus par Nora Bouazzouni ChEEk Magazine, racheté par les Inrock, rémunèrerait 50 à 75 euros brut le feuillet. Au-delà de trois feuillets, le supplément ne serait plus rétribue. Et puis à l’extrême inverse, il y a le féminin Elle. D’après l’enquête, l’hebdo paye « 200 à 300 euros brut LE FEUILLET », « oui, le feuillet » (soit 1500 signes), insiste Nora. Le temps, c’est de l’argent, mais pas pour Le Point, qui appliquerait un tarif de base (120 euros brut), quelque soit la longueur de l’article publié. Même principe pour le trimestriel politique Revue Charles, qui pratique, selon les premiers éléments de réponses reçus par Nora Bouazzouni, des tarifs dégressifs : au-dessus de 25 000 signes, le forfait du feuillet descend automatiquement à 50 euros pour les journalistes.

Factures et droits d’auteurs

Une fois la question des prix abordée, celle des factures et des droits d’auteurs reste encore à élucider. Nora révèle : Konbini emploie des gens en facture, à mi-temps et qui reste quelques mois, voir deux ans, pour 100 à 160 euros la journée, et non l’article. Ce statut de journaliste auto-entrepreneur n’est pas autorisé selon le code du travail. Accepter d’être payé en facture, c’est dire non à la convention collective et à un certain nombre de droits : treizième mois, congés payés, ancienneté, carte de presse, indemnisation chômage ou encore licenciement. Streetpress n’a pas attendu que Nora reçoive des témoignages pour son enquête. Actuellement, le site paye en droits d’auteur, ce qui prive un travailleur d’indemnisations, mais le média cherche un autre moyen pour rémunérer ses journalistes.

Plus de transparence pour aider les journalistes d’aujourd’hui et de demain

L’élément déclencheur de son projet est l’annonce de la fermeture de Buzzfeed, qui énerve et attriste profondément la journaliste. Rare média à traiter correctement ses employés, il proposait des sujets originaux et sociétaux autour du féminisme, du genre et du droit des LGBTQ. L’équipe se plaçait sous le signe de la diversité avec la « rédaction la moins blanche de France » et une moyenne d’âge basse. Buzzfeed donnait ainsi aux jeunes journalistes l’espoir de pouvoir accéder un jour au sacro-saint CDI… Et donc à la sécurité de l’emploi.

En juin 2018, elle lance un appel à témoignages sur son compte Twitter à destination des pigistes. Elle reçoit de nombreux retours sur une adresse mail dédiée : payetapige@gmail.com. Lui vient alors l’idée de créer un site gratuit à destination des journalistes rassemblant les tarifs pratiqués par de nombreux médias francophones et communiqués directement par leurs confrères et consoeurs, qu’elle recoupe. « Les gens veulent savoir d’où viennent leurs vêtements, leurs nourritures, mais pas leurs infos » déplore Nora Bouazzouni, pour qui il est important que les lecteurs et les journalistes eux-mêmes connaissent le prix de l’info, et les conditions de travail des pigistes.

« Il y a une espèce de désinvolture quant à notre situation, il faut de la solidarité » affirme-t-elle, convaincue que le combat a mené devra se faire ensemble pour plus de reconnaissance et d’égalité.

 

Marion Adrast et Justyne Stengel