Le management sauvage et les cadences insoutenables de Lidl révélées par Cash Investigation, ont mis la firme dans une position délicate sur le plan national. Les appels à la grève se multiplient, y compris ici en Moselle. Débrief.

« On est mal patron« . Depuis les révélations chocs de Cash Investigation, le slogan de la marque Lidl sonne comme un doux euphémisme. Malgré une gestion de crise très précoce via un communiqué, le mal est fait. Un entrepôt de Cambrai s’est mis en grève jeudi matin, seulement dix jours après un autre site des Bouches-du-Rhône. Le syndicat UNSA Lidl appelle d’ailleurs à manifester jeudi prochain au centre des services opérationnels de Lidl, basé à Rungis dans la banlieue parisienne.

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Capture d’écran de la page Facebook du syndicat UNSA Lidl ©Facebook

Et il semblerait que les employés du site de Montoy Flanville seront de la partie, puisqu’un car sera spécialement affrété pour l’occasion. Lahcen Amanis, délégué syndical UNSA, nous décrit une situation explosive sur le site mosellan. Préparateur de commandes depuis sept ans dans l’enseigne, il n’est pas étonné par ce qu’il a pu observer dans l’émission: « J’ai déjà regardé l’émission trois fois, et rien ne m’a choqué. Ça reflète tout à fait la situation dans notre entrepôt. J’espère que ça va changer beaucoup de choses, ça a fait l’effet d’une bombe ».

Rien de nouveau sous le soleil…

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Les grévistes ont été reçu le soir-même par la direction ©Facebook UNSA Lidl Metz

Une grève avait été prononcée début septembre par les préparateurs de commandes de Montoy Flanville, pour violation des accords d’entreprise. Le 25 novembre 1997, Lidl s’est engagé à mettre en place une polyvalence « faisant en sorte qu’un préparateur de commandes  occupe, selon le rythme négocié (…) (ex: une semaine sur quatre ou une semaine sur cinq…) soit un poste de tireur, soit un poste de contrôleur, soit un poste de chargeur ».

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L’accord d’entreprise en question

Or, puisque les postes ne tournent pas, plusieurs employés se plaignent régulièrement d’avoir mal au dos: « Il y a 90% d’employés qui souffrent pour 10% de privilégiés. Les privilèges, c’est d’être tireur de palette, travailler dans un bureau… Ces gens-là vous diront que tout va bien ».

Cette grève fait suite à une pétition signée par 38 préparateurs de commande de l’entrepôt. Ils y réclamaient l’arrêt immédiat du chantage à la charge de travail. L’article L3121-16 du code du travail dispose que « dès que le temps de travail quotidien atteint six heures, le salarié bénéficie d’un temps de pause d’une durée minimale de vingt minutes consécutives » .  Or, la pause cigarette ne rentre pas en ligne de compte. Selon l’intéressé, elles étaient conditionnées à la charge de travail, sous forme de chantage. Pas de quota, pas de clopes.

« J’espère que ça va changer beaucoup de choses, ça a fait l’effet d’une bombe »

Aujourd’hui, il est toujours aussi courant d’avoir des malades et des absents sur l’entrepôt de Montoy-Flanville. Un matin, c’est arrivé qu’il manque jusqu’à 27 personnes. Pas de quoi inquiéter la direction régionale visiblement, qui ne s’en émeut pas plus que ça. Le délégué syndical désespère de la sourde oreille de la direction à ses multiples courriers. Il y déplore notamment « des pressions, des intimidations, des menaces » et autres joyeusetés. Son avis est tranché : « La direction régionale actuelle n’a pas la carrure pour assumer son rôle ».

Nous avons tenté plusieurs fois de joindre la direction, sans réponse de leur part. Le standard de la Direction Régionale nous confesse que « les responsables sont difficilement joignables dernièrement » . Tout sauf un hasard.

« L’humain en lui-même, ils n’en ont rien à foutre »

Mr Amanis se remémore des cas similaires. Il se souvient d’un étudiant noir récemment embauché. Après une altercation musclée avec un cadre de l’entrepôt, ce dernier lui a proféré « vous les noirs, vous êtes tous pareils » . Il ne l’a pas digéré et a quitté son boulot dès la première semaine. D’humeur cynique, la direction lui aurait alors suggéré d’aller porter plainte à l’hôtel de police.

« Ils se sentent protégés« , déplore le syndicaliste. Même son de cloche pour un autre préparateur de commandes. Un manager l’incite à se dépêcher d’atteindre ses quotas sinon « on va te mettre un huissier au cul ». Un témoignage qui tombe mal pour Lidl qui a bien du mal à justifier ses « objectifs d’équipe » dans son communiqué : « Comme chaque entreprise, nous devons avoir des objectifs économiques ; en ce sens nous fixons un objectif d’équipe commun en terme de colis par heure. Chaque préparateur doit tendre vers cet objectif d’équipe ».

Un préparateur de commandes peut travailler jusqu’à 10 ans d’affilée. Au-delà, « vous êtes foutus »

« C’est de l’enfumage », répond le syndicaliste. Un autre employé qui préfère témoigner anonymement, continue: « Le minimum imposé sur le site de Gondreville (54) est de 220 colis par heure, ce qui représente 1540 colis à porter par jour. Mes proches qui ont vu le reportage ont tout de suite pris conscience que mon travail était éprouvant ».

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Publicité mensongère ? Capture d’écran du site emplois.lidl

Les entrepôts locaux renouvellent d’ailleurs assez régulièrement leur main d’oeuvre. Selon Lahcen Amanis, un préparateur de commandes peut travailler jusqu’à 10 ans d’affilée. Au-delà, « vous êtes foutus » . Lidl n’hésite pas à se débarrasser de ceux qui ne peuvent plus suivre la cadence. Derrière la communication, les faits tendent à montrer que « l’humain en lui-même, ils n’en ont rien à foutre ».

Romain Ethuin & Valentin Langard